Abduction - C. Tiercelin
<h2 class="texte"><a href="https://books.openedition.org/cdf/2002#tocfrom2n8" id="tocto2n8">L’abduction.</a></h2>
<div class="textandnotes">Contrairement aux positivistes, Peirce n’a cessé de souligner l’utilité des hypothèses pour la science<a class="footnotecall" id="bodyftn60" href="https://books.openedition.org/cdf/2002#ftn60">60</a> et de dégager la spécificité du raisonnement qui <em>va vers </em>l’hypothèse (différent de celui que l’on fait <em>à partir </em>d’elle), puisqu’il recouvre « toutes les opérations par lesquelles sont engendrées théories et conceptions »<a class="footnotecall" id="bodyftn61" href="https://books.openedition.org/cdf/2002#ftn61">61</a>.
L’abduction est cette procédure inférentielle, cruciale pour la méthode
scientifique parce que seule capable d’introduire des idées nouvelles<a class="footnotecall" id="bodyftn62" href="https://books.openedition.org/cdf/2002#ftn62">62</a>.
« Pouvoir naturel de raisonner », l’abduction a cependant sa logique
propre, trop souvent confondue avec celle de l’induction, parce que l’on
réfléchit trop à la logique de la méthode scientifique en termes de
justification et de certitude, quand on devrait se concentrer sur la
méthode elle-même – l’un des problèmes majeurs aussi de la logique<a class="footnotecall" id="bodyftn63" href="https://books.openedition.org/cdf/2002#ftn63">63</a>.
</div>
<div class="textandnotes">
<p class="texte">Distincte de l’induction, qui « infère l’existence de phénomènes tels que nous en avons observés dans des cas <em>semblables</em> »,
l’abduction « suppose quelque chose d’une espèce différente de ce que
nous avons directement observé, et fréquemment quelque chose qu’il nous
serait impossible d’observer directement »<a class="footnotecall" id="bodyftn64" href="https://books.openedition.org/cdf/2002#ftn64">64</a>.
Dans l’induction, nous nous contentons de généraliser à partir d’un
certain nombre de cas desquels quelque chose est vrai, et d’inférer que
la même chose est probablement vraie de toute la classe. Nous concluons
que des faits <em>comme</em> ceux que nous avons observés sont vrais dans des cas qui n’ont pas été examinés<a class="footnotecall" id="bodyftn65" href="https://books.openedition.org/cdf/2002#ftn65">65</a>.
Nous n’avons donc pas à postuler d’éléments d’une espèce différente de
ceux que nous avons déjà examinés. Dans l’abduction, en revanche, nous
passons de l’observation de certains faits à la supposition d’un
principe général qui, s’il était vrai, expliquerait que les faits soient
tels qu’ils sont. Nous concluons donc à l’existence de quelque chose
qui est totalement différent de tout ce que nous avons pu observer
empiriquement, bref, à quelque chose qui est, dans la majorité des cas,
inobservable. <b>L’induction serait ainsi le raisonnement qui part des
particuliers pour aboutir à des lois générales, tandis que l’abduction
serait le raisonnement qui part de l’effet pour remonter à sa cause :
alors que le premier « classifie », le second « explique ».</b></p>
</div>L’abduction est bien un raisonnement<a class="footnotecall" id="bodyftn66" href="https://books.openedition.org/cdf/2002#ftn66">66</a> ; elle a, en gros, la structure suivante :<div class="textandnotes">
</div>
<blockquote>
<div class="textandnotes">
<p class="quotation">Le fait surprenant C est observé.<br />Mais si A était vrai, C irait de soi.<br />Il y a donc des raisons de soupçonner que A est vrai<a class="footnotecall" id="bodyftn67" href="https://books.openedition.org/cdf/2002#ftn67">67</a>.</p>
</div>
</blockquote>
<div class="textandnotes">Mais surtout, elle apparaît comme
« l<b>a seule espèce de raisonnement susceptible d’introduire des idées
nouvelles, la seule espèce qui soit, en ce sens, synthétique</b> »<a class="footnotecall" id="bodyftn68" href="https://books.openedition.org/cdf/2002#ftn68">68</a>.
Aussi ne se limite-t-elle pas à un certain type d’énoncés : elle est le
propre de toute inférence synthétique et, donc, de toute connaissance,
comme Peirce l’a noté dès 1868 en rappelant que nos impressions
sensibles sont, en fait, des hypothèses, et que le jugement perceptuel
est un « cas limite d’inférence abductive »<a class="footnotecall" id="bodyftn69" href="https://books.openedition.org/cdf/2002#ftn69">69</a>.
D’où l’importance de ce « premier stade de l’enquête » : si toute
connaissance vient de l’observation, il n’y a pas d’observation première
qui ne présuppose déjà un cadre théorique antérieur. Ainsi, non
seulement toute proposition synthétique est une hypothèse (dans la
mesure où elle a été suggérée par l’esprit), mais elle en reste toujours
une dans la mesure même où elle est synthétique<a class="footnotecall" id="bodyftn70" href="https://books.openedition.org/cdf/2002#ftn70">70</a>. Quel est alors, dans l’enquête, le rôle des deux autres inférences ?
</div>