Château de Fallavier
Occupé depuis l'époque gallo-romaine, le site de Fallavier devient-un lieu privilégié à partir'tir de l'époque carolingienne. Un édit de Charles-le-Chauve. daté de 877, fait état de la présence d'une fortification, possession des seigneurs de Boscozel. A cette époque, elle a pour fonction de défendre la forêt de Planaise et les côtes de Fallavier.
Les seigneurs de Boscozel restent seigneurs de f'allavier jusque vers l'an 1000, date à laquelle le château passe aux mains des seigneurs de Beauvoir de Marc. Hector de Beauvoir garde celui-ci une trentaine d'années. A partir (le 1030, Humbert aux Blanches Mains, comte de Maurienne, se voit attribuer par l'archevêque (le Vienne la zone nord du Viennois et par conséquent le château de Fallavier ; sa famille le conservera jusqu'en 1127. Par la suite, nombre de seigneurs deviennent propriétaires du lieu avant que la Maison de Savoie ne l'acquiert : de 1127 à 1242 et en 1249. c'est Guillaume de Bauvoir de 1242 à 1250,
Hugues et Albert IV de la Tour, seigneur à l'origine de la troisième et dernière branche des dauphins de Viennois. Ce dernier le transmet en 1251 A Pierre de Savoie qui en confie la gestion et la défense à un seigneur-châtelain, le chevalier Humbert de Briord. En devenant comte de Savoie en 1270. Philippe de Savoie, archevêque de Lyon, souhaite récupérer le château de Fallavier.
Ainsi, moyennant une rente de 20 000 livres viennoises, Humbert de Briord abandonne tous ses droits et lui remet la forteresse.
Dès son acquistion.Philippe de Savoie envisage de rénover cette vieille bâtisse en la renforçant et en la dotant d'un puissant donjon circulaire, typiquement savoyard. Pour cette remise à neuf du site, le comte fait appel, pour le gros œuvre, au maître-d’œuvre Tassin de Saint-Georges et à son frère Gilet. Le contrat d'engagements est passé en 1280.
En 1355, avec le traité de Paris, le roi de France et le comte de Savoie échangent des territoires et fixent les nouvelles limites de leurs États respectifs. Ainsi, la terre et le château de Fallavier deviennent terre française. En 1357 le gouverneur du Dauphiné, Guillaume de Vergv, reçoit la terre de Fallavier mais, trois ans plus tard, celle-ci échoit de nouveau au roi de France. Ce dernier en fait don en 1369, au comte de Genève, Amédée IV qui le lègue à son fils Pierre. Le château passe ensuite entre de nombreuses mains jusqu'au début du XXe siècle.
Au XIIIe siècle, le comte Philippe de Savoie possédait la ville neuve de Saint-Georges-d'Espéranche dont un bon nombre de «maçons» sortirent. En effet, un certain maître Jean de Saint-Georges, le constructeur d'Yverdon, et son fils, maître Jacques, l'architecte militaire en titre
du comte de Savoie puis du roi Edouard d'Angleterre sont à plusieurs reprises mentionnés dans les comptes de construction. A côté de ces deux personnages, les archives révèlent la présence de deux autres maîtres d'oeuvre : les frères Tassin et Gilet de Saint-Georges. Il est fort probable que ces derniers soient apparentés à maître Jacques, mais seul leur patronyme « de Sancto Georgio» permet de le soupçonner.
Un premier chantier: la Tour de Saxon, en Suisse
Comme bon nombre de maîtres d'œuvre du Moyen Âge, Tassin de Saint-Georges voyageait beaucoup et se déplaçait là où le travail l'attendait. Pendant que maître Jacques élevait des forteresses au Pays de Galles pour le compte du roi d'Angleterre, Tassin accompagné de son frère Gilet se déplaça dans une lointaine vallée helvétique, dans le Valais. Désireux de fortifier la frontière de ses états, le comte de Savoie avait fait appel aux deux frères pour édifier la Tour de Saxon, Le contrat, passé entre les deux parties en 1279, montre que les deux frères ne s'étaient chargés que des travaux de maçonnerie -d'autres contrats ayant été passés en même temps avec des charpentiers de Chillon et avec Nicolet et Franc de Vurieu pour construire le four à chaux de Saxon (au XII° siècle, on employait de préférence la chaux vive que l'on cuisait sur place).
La poursuite du chantier de la Tour de Saxon fut entièrement confiée à Gilet de Saint-Georges car son frère, Tassin rentra à Saint-Georges-d'Espéranche en prévision d'un autre chantier plus important. Gilet, en compagnie de Jean Picard, éleva de dix toises supplémentaires le
donjon. La Tour de Saxon, témoin du travail des maçons de Saint-Georges, dresse encore sa silhouette circulaire sur la rive gauche du haut cours du Rhône.
Le château de Fallavier: la volonté du comte de Savoie de mettre au goût du jour cette forteresse
Ayant regagné sa ville de Saint-Georges-d’Espéranche, en 1280, Tassin passa un contrat pour les travaux à faire au château de Fallavier, le mercredi après la fête de Pâques. Le seigneur Boson, chapelain et homme de confiance du comte Philippe de Savoie, représentait alors son maître. Il avait déjà, en 1275, accompagné maître Jacques de Saint-Georges en tournée d'inspection des travaux en cours à la Côte, Voiron et Saint-Laurent-du-Pont. Le comte de Savoie souhaitait modifier Fallavier, qu'il venait d'hériter de son frère Pierre. Il voulait remplacer l'antique motte féodale et le donjon primitif s'élevant à l'est, sur un coteau plus élevé, et édifier un puissant château capable de soutenir les assauts du dauphin de Viennois notamment.
Le contrat fut rédigé sur un petit parchemin rectangulaire conservé aux archives de Chambéry . Les sceaux des deux protagonistes sont toujours appendus à ce document. Celui de Tassin présente les caractéristiques du sceau d'un maître maçon, d'un tailleur de pierre ou d'un
appareilleur du Moyen Age: une équerre et un marteau muni de lamelles destinées à layer (c'est-à-dire à dresser les parements des pierres, qu'on appelle aujourd'hui «boucharde »). Voilà la traduction du contrat tel qu'il a été rédigé en latin «Moi, Boson, chapelain du comte de Savoie et moi, Tassin de Saint-Georges, maçon (lathonus), nous faisons les conventions suivantes au sujet du castrum de Fallavier: Moi, Tassin, je dois construire la toise de mur de trois pieds d'épaisseur pour neuf sous de viennois avec les pierres du seigneur comte, la toise de deux pieds d'épaisseur pour sept sous viennois, également avec les pierres du comte et pour treize sous et neufs sous viennois en employant mes pierres. Si un mur de cette construction doit avoir plus de trois pieds ou moins de deux pieds, il me sera payé au prorata de l'épaisseur selon que je fournirai ou non les pierres de construction. Par contre, pour le pied de la pierre taillée, on devra me payer d'après l'estimation de deux honnêtes tailleurs de pierre, l'un appelé par le seigneur comte et l'autre par moi, tout en me comptant mon gage pour le mur. Le seigneur devra entretenir la carrière de sable (findum arenae) et celle des pierres ainsi que le chemin pour amener le sable et les pierres. Les échafaudages des murs seront transportés aux frais du seigneur comte.
Et moi, Tassin, de bonne foi, je promets de faire et d'accomplir tout cela. Fait à Saint-Georges le mercredi après la fête de Pâques de l'année 1280 ». (Archivio di Stato di Torino, inv. 135 r 17, paquet 14, pièce n° 7).
Cet acte montre que Tassin de Saint-Georges travaillait à la tâche, il était payé à la toise de surface, selon l'épaisseur des murailles; seule la pierre taillée lui était soldée à part après estimation d'experts. Comme Tassin était rémunéré à la tâche, il se devait d'apposer sur chaque pierre un signe de reconnaissance : c'est ce que l'on appelle une marque de tâcheron. Ce signe lapidaire consistait le plus souvent en une lettre initiale ou bien en une figure géométrique. Une partie des murailles des ruines du château de Fallavier semble bien remonter à cette campagne de travaux.
Tassin de Saint-Georges, quel maître d'œuvre?
Dans les textes, Tassin n'est qualifié que de «lathomus ». Quand ce terme n'est pas précédé de celui de «magister », il désigne en général un tailleur de pierre ou un appareilleur. Cependant, maître d'œuvre et tailleur de pierre étaient deux métiers regroupant une seule et même personne au Xlll° siècle. En effet, les grands architectes parisiens des abbayes de Saint-Denis et de Saint-Germain-des-Prés portent le plus souvent le titre de « magister lathomus » ou de «princeps Iathomorum ». Contrairement à de simples tailleurs de pierre, Tassin de Saint-Georges possède des armoiries représentant les instruments de son travail: le marteau à layer, la pierre de taille et l'équerre. Il s'agit bien d'armoiries d'un technicien de la construction en pierre et non d'un vulgaire ouvrier.
Il est évident que Tassin appartenait à cette famille de maîtres d'œuvre issue de la ville neuve de Saint-Georges-d'Espéranche.
Ainsi, maître Jean et son fils maître Jacques puis Tassin et son frère Gilet, tous techniciens de la pierre, ont mis à profit leur savoir-faire, acquis vraisemblablement depuis des générations. Tassin dut donc se familiariser avec le métier de la taille de pierre, le calcul difficile des voûtes, l'art de l'appareillage des pierres...
Sans nul doute, il fit partie d'un nombre encore trop méconnu de maîtres d'œuvre au service de puissants à la recherche d'un personnel qualifié pour édifier châteaux, abbayes, palais ou cathédrales.
Erigé sur le versant ouest d'une colline appelée « Le Relong », du côté le plus abrupt, le château de Fal!avier domine toujours le village et la Piaille du Bas-Dauphiné. Une chênaie s'est un peu développée sur les pentes rendant l'accès à la fortification quelque peu difficile.
Mais lorsqu’on grimpe vers elle. on découvre au fur à mesure les vestiges d'un riche passé restaurés depuis le début des années 1970. En effet, c'est à l’instigation de monsieur Gabriel Mérard, décédé voilà dix ans, que nous pouvons aujourd’hui retrouver en partie l’état du château construit sur les ordres de Philippe de Savoie en 1280 par Tassin de Saint-Georges.
Malgré la faiblesse de la pente, le château de Fallavier entre dans la catégorie des châteaux de hauteur. Son système de défense, mis au point par Pierre Il de Savoie est revu par Philippe de Savoie â partir du dernier quart du XIII°siècle.
La défense repose à la fois sur une première enceinte en contrebas de la pente et sur une seconde enceinte enserrant le sommet du relief et enfin sur un' puissant donjon circulaire.
Précédé d'un large fossé, cette enceinte englobe quasiment un hectare et demi et représente la première ligne défensive du dispositif voulu par Philippe de. Savoie. L'accès à l'intérieur de celte-ci se fait par une porté encadrée de deux postes de garde situés au sud-est. Les restes de rempart conservent encore leur chemin de ronde parfois crénelé et, à intervalle régulier, quelques archères typiquement de la lin du XIII° siècle. Les murs ont une épaisseur de 1 mètre 50 environ. Entre cette première enceinte et le sommet un fossé est aménagé en contrebas de la pente.
La seconde enceinte crénelée, conserve à l'abri de ses murs tous les anciens bâtiments d'habitation du châtelain. La plupart de ceux-ci ne sont plus qu'à l'état de fondation. On devine encore les murs délimitant les différents espaces. intérieurs du château. La grande salle, de 22 mètres sur 10, représente sans conteste la pièce principale du château. D'après une enquête de 1369, elle était dotée d'une cheminée et de plusieurs fenêtres. D'après les textes, on y remarquait la présence de tables, de banc, de linge de table, d'un lit et de deux grandes échelles. La cuisine toute proche est bordée par l'étable et, au centre, le puits est toujours là avec sa margelle. L’inventaire qui est dressé dans la cuisine montre à quel point ce lieu ne recelait pas uniquement de quoi préparer des mets. En effet, il comportait certes des vases, marmites et bassins mais également deux balistes, quatre canons et deux bombardes. L'inventaire du cellier démontre qu'il s'y entreposait du vin en abondance (12 sommées), de l'huile, des salaisons, du miel et des pois-chiches. Tout comme pour la cuisine, il servait à conserver de la poudre à canon (d'après : Archives Départementales de l'Isère, B 2970,:F 268 à 275 et VIII B 216 - comptes de l'année 1428).
La chapelle, de 18 mètres sur 5 est placée sous le vocable de saint Christophe et date des travaux de la fin du XII° siècle puisqu'il subsiste une arcade à redents.
L'enquête de 1369 nous indique qu'un chapelain y disait la.messe tous les jours.
La sacristie de la chapelle comportait, selon l'inventaire réalisé en 1436, un lit et un coffre A proximité de la sacristie une chambre avec garde robe renfermait en 1436 un lit, une table, des vêtements ainsi qu'une réserve de blé, d'orge, de seigle et de pois.
Le donjon circulaire, haut de 20 mètres, est une tour passive dont les murs ont I mètre 60 d'épaisseur et dont le diamètre atteint 11 mètres. Elle ressemble bien aux tours des châteaux du Pays de Galles mais adopte aussi la forme des donjons philippiens. En 1369, sa couverture est refaite avec des tuiles. La porte d'accès se trouvant à plus de 3 mètres du sol, il fallait sans doute emprunter une passerelle ou un pont-levis depuis la courtine. L'édifice est divisé en quatre niveaux le premier comporte un cul-de-basse-fosse, le second est celui par lequel on accède à la tour, le suivant peut s'apparenter à la salle des gardes et enfin le dernier est la plate-forme sommitale crénelée et couverte qui permettait au châtelain et à ses hommes de regarder aussi loin que porte le regard.