Le Château d’Herisson
Campé sur un éperon rocheux de forme pentagonale, il domine de ses tours et courtines un paisible bourg, ancienne capitale de châtellenie, situé à 22 km au nord-est de Montluçon. Bâti de grès ferrugineux, C'est avec l'appui d'un soleil complice, dans une lumière de printemps naissant ou d'automne finissant, qu'il faut découvrir le château d'Hérisson, aux pierres déclinant une large palette, de l'ocre à l'orangé, soulignée de quelques touches plus claires. Au grès rouge, la plus grosse part du château, le grès gris se réservant piédroits de fenêtres, corbeaux supérieurs des mâchicoulis. Plus fragile, le calcaire blanc fait, une timide apparition dans certaines parties non exposées, s'appropriant les consoles assurant la retombée des nervures sur croisée d'ogives de la chapelle notamment. Étroitement lié à la personnalité de Louis II de Bourbon, Hérisson a toujours su user de son charme, suscitant commentaires et descriptions d'une aide précieuse pour appréhender l'articulation d'un ensemble architectural parvenu largement altéré.
Une place très forte
« Le chastel d'Hérisson est place très forte et de fort belle marque, situé sur un haut rocher, près le fleuve l’œil, dans une vallée environnée de montagnes et rochers, consistant ledit chastel en huit belles tours et une neuviesme, qui est la plus grande, servant de donjon... » Géographe du roi Charles IX, Nicolas de Nicolay, décrit en 1569, dans sa Générale description du pays et du duché du Bourbonnois, un site qui manifestement l'a impressionné. Ces propos sont de la même eau pour ce qui concerne l'organisation intérieure. « . Quatre grandes chambres, accompagnées de garde-robes, caves et d'une chapelle du titre de Saint-Léger; et au-dessous, en la cour du donjon, un corps de logis à quatre grandes chambres et la maison du geôlier.
» La machine à remonter le temps s'active, chaque parement retrouve sa fonction. « Au-dessous du donjon est la basse-cour, à l'entrée de laquelle y a un ravelin et un pont-levis, et au-dedans, entre deux portes, une grande voûte percée en haut en trois endroits pour jeter pierres et défendre l'entrée; et sur icelle y a un petit jardin et un puits, le tout dans la forteresse du donjon, lequel est partout environné de mâchicoulis et fausses-braies, et basti et édifié de grosses pierres de taille très dures, faites en pointe de diamant... ».
Des défenses échelonnées profitant de la configuration topographique du terrain, une basse-cour qui renfermait des logements, des écuries et une chapelle, fort perturbée par de considérables remaniements survenus à l'époque
Parcours du combattant
Un siècle plus tard, précieuse puisqu'elle livre un état avant démantèlement, la description parue dans La Gazette de France en 1651 fournit de précieuses informations sur la configuration de l'accès à la haute-cour: « Au bout de la voûte est le pont-levis, avec son fossé de vingt pieds de profondeur creusé dans le roc et couvert d'un boulevard de pierres de taille, voûté et percé sur les flancs bas, autant régulier qu 'une fortification nouvelle. » Formant sur l'extérieur mur-bouclier, percé de quatre hautes archères de 2,50 m d'amplitude, cette gaine, long cheminement voûté de plus de trente mètres, après avoir marqué un angle droit, se poursuit par un escalier d'environ 2 m de largeur aboutissant à un châtelet d'entrée étroit positionné à l'angle sud-ouest de l'enceinte haute. Bruno Bertin, doctorant en archéologie médiévale
à l'université Lyon 21, estime que cet ouvrage, aux dispositions certes simplifiées et sans doute tardif, n'est pas sans évoquer la rampe d'accès du Krak des Chevaliers. Autant dire qu'atteindre la haute-cour n'allait pas de soi pour l'assaillant, même déterminé. « Outre quoi, il est encore défendu par une tour à pointes de diamant, qu'avec un vieil mur et des terrasses, forme la première enceinte, le tout si bien escarpé dans le 17Ième roc qu 'ily a plus de vingt pieds de hauteur avant d'atteindre à la massonnerie, ce qui le fait, par la voix de tout le pays, appeler lefort château... »
Une personnalité marquant décidément les esprits que ce château d'Hérisson...
Figé dans sa structure
La découverte des fondations d'un donjon primitif de plan quadrangulaire avec contreforts plats aux angles dans la partie sud de la haute-cour atteste de la vocation précoce d'un site dont déterminer la date de naissance relève toutefois de la gageure. Selon toute vraisemblance, dès la seconde moitié du 11° siècle, le fief d'Hérisson appartient aux sires de Bourbon, élevés à la dignité ducale en 1327. C'est un siècle plus tôt que le lieu adopte pour l'essentiel sa physionomie actuelle. L'enceinte haute, animée de tours de plan circulaire et
plus ou moins fortement engagées, ouvertes d'archères droites d'essence philipienne, se révèle d'une lecture rendue ardue par les destructions du milieu du 17° siècle. Quatre tours conservent une élévation significative, deux, plus discrètes, se signalent au regard attentif par quelques assises ou un profil au sol émergeant tant bien que mal de la végétation. Aux yeux de Bruno Bertin, insistant sur la difficulté à mener un travail d'archéologie du bâti pour dégager des séquences de construction, « Hérisson se caractérise par une structure figée, un site qui ne fait pas dans l'innovation et accumule un certain nombre de poncifs, certains archaïsmes dont, au niveau de l'organisation spatiale, cette tour-résidence, aux allures de manifeste politique, largement remaniée par Louis II, rejetée en arrière de la forteresse ».
C'est sur le front ouest que l'imagination est la moins sollicitée. Le logis, dont subsistent traces d'arrachement, profil de cheminée, prenait appui sur cette face. Tours et hautes courtines, dont les assises supérieures laissent deviner un couronnement sur mâchicoulis, conservent l'illusion de leur force originelle. La tour d'angle sud-ouest, dite du Guet, qui commandait l'accès à la haute-cour, affirme toujours sa fonction défensive. Elle se distingue par la qualité d'un appareil à bossages dont la valeur symbolique, dissuasive, demeure évidente. La tour en milieu de front ouest accueillait en partie haute une chapelle voûtée sur croisée d'ogives exception notable alors que majoritairement les niveaux étaient planchéiés aux nervures retombant sur de fines consoles épannelées en calcaire. L'angle nord-ouest reste marqué par une tour assez imposante, qualifiée de petit donjon. Articulée sur trois niveaux planchéiés et dotée d'archères à niche voûtées en berceau, son appareil de grès rouge à bossages se mêle au grès gris et au calcaire blanc en partie haute soulignée de mâchicoulis sur corbeaux à quadruples consoles, résultat d'une campagne de restauration récente assez contestable...
L'empreinte de Louis II
Heureusement pour lui, la métamorphose dont bénéficia le château d'Hérisson dans la seconde moitié du 14° siècle fut nettement plus heureuse. Acteur majeur de la première moitié de la guerre de Cent Ans, Louis II entreprend alors d'importants travaux de mise en fortification de son duché du Bourbonnais. Ce prince à l'esprit chevaleresque s'affirme comme un actif bâtisseur de châteaux et de fortifications. Pour Bruno Bertin, « Louis II a conscience des défauts, de la fragilité d'Hérisson. Les travaux d'ampleur qu'il entreprend expriment une reprise en main du terroir. Nous sommes aux marges de ses possessions ce qui entretient une certaine versatilité des capitaines-châtelains ». Haussant les courtines et améliorant le confort du logis seigneurial, Louis II étend à Hérisson sa réflexion à l'échelle de l'ensemble bipolaire château-cité. Forcément sensible à l'insécurité du temps, le 4juin 1400, il rend une ordonnance imposant aux habitants des paroisses voisines de contribuer aux réparations de l'enceinte urbaine d'Hérisson, ponctuée d'une trentaine de tours, à l'intérieur de laquelle ils avaient l'habitude de venir chercher refuge en temps de guerre.
Le rehaussement du grand logis quadrangulaire, composé d'un rez-de-chaussée surmonté de quatre niveaux dont 3 planchéiés, symbolise à lui seul cette campagne de travaux qui s'inscrit aussi dans la volonté de reprendre le dessus sur un environnement constituant une menace potentielle : à l'ouest, le commandement de la forteresse par la colline dite de la Maison-Rouge ne constituait pas un handicap fondamental avec les armes de jet médiévales à la portée limitée. Il en va tout autrement depuis l'apparition de l'artillerie. La vocation résidentielle, la force symbolique d'un volume puissant n'est évidemment pas négligeable. A la suite de l'affaissement survenu en 1889 de la tour d'angle qui la flanquait au nord-est, cette tour-résidence dévoile sans arrière-pensées sa structure interne: de robustes nervures sur croisée d'ogives, s'épanouissant sur deux travées séparées par un large doubleau mouluré d'un méplat entre deux cavets, prennent leur élan à partir de deux formerets accolés au mur nord. Effort brutalement interrompu dont la tension se perd indéfiniment dans le ciel...
Un dernier siège
Mise en confort ne signifie pas pour autant retraite militaire. Après la mort de Louis Il, des bandes de routiers jettent leur dévolu sur le Bourbonnais. A tel point que dans le courant de l'année 1437, revenant de Montpellier, Charles VII se porte contre Hérisson occupé par les hommes de Rodrigue de Villandrado, petit noble castillan, vivant sur le pays. Le siècle est tourmenté. Éclate la guerre de la Ligue du Bien public. Louis XI, qui doit faire face à une coalition de grands seigneurs à laquelle s'est joint le duc de Bourbon Jean II, assiège et bombarde Hérisson. II s'en empare le 4juin 1465 sans que le château ait subi de dégâts irrémédiables. En 1477, à la mort de Charles le Téméraire, le Bourbonnais constitue désormais le principal fief indépendant. Déjà à l'horizon se profilent les conflits entre François 1" et Charles Quint. En
réaction au fait que le duc de Bourbon se soit mis au service de l'Empereur, en 1527 le duché est confisqué et rattaché à la Couronne. Peu à peu, la riche vie intellectuelle et artistique, suscitée et vitalisée par les ducs, va s'assoupir. Le pire restait à venir. Nous sommes en juillet 1650. En Bourbonnais, la Fronde des Princes est particulièrement active. Le sire du Creux assure la fidélité royale de la forteresse. Un nommé Samson de Brie accepte pour le compte des Frondeurs de jouer un scénario bien classique: parent du capitaine du château, il lui demande de pouvoir placer à l'abri de grands coffres... dans lesquels avaient pris place des soldats. Le stratagème échoua. La tête de Samson de Brie fut exposée sur une tour tandis que son corps dépecé était installé au-dessus des portes de la cité. Un an plus tard, les Frondeurs s'emparèrent tout de même du château et de la ville...
Le pouvoir central décide d'en finir avec cette révolte nobiliaire. Les troupes royales, sous le commandement de Monsieur de Saint-Gérand, gouverneur du Bourbonnais, font le siège l'une après l'autre des forteresses tenues par les partisans de Condé. Hérisson, investie le 2 novembre, est prise le 23. La basse-cour tombe aux mains de l'armée royale, le puits est désormais inaccessible aux défenseurs... L'altière forteresse est maintenant assiégée depuis un mois. Pendant quatre jours et quatre nuits, les deux canons enfin mis en poste par le comte de Pionsat font feu. Le 9 décembre 1651, la place est emportée au prix de rudes affrontements. Les défenseurs se rendent: six officiers, quatre sergents et trente-huit soldats...
Un tel soulèvement ne doit plus se produire. La sanction, rude et exemplaire, ne tarde pas à tomber. La forteresse d'Hérisson, démantelée dès 1652, se mue en carrière de pierres. Moins d'un demi-siècle plus tard, en 1698, le site est déjà décrit comme «un vieil château » subissant un dernier assaut, celui du lierre. L'action des hommes, conjuguée à celle de la nature, plonge l'édifice dans l'oubli.
Conclusion
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, c'est à son état de ruine, que le château d'Hérisson, changeant de couleurs selon ses humeurs, doit son indéniable force d'attraction. Baignés d'une douce lumière mélancolique, fièrement, avec pour seul écho le bruissement des eaux de l'Aumance en contrebas, les parements de la forteresse de Louis II s'embrasent dans le jaillissement d'un ensemble architectural qui refuse de disparaître...
Le château d'Hérisson sous le règne du Prince-Chevalier
Lorsque le duc Louis II arrive au pouvoir en 1356, c'est après la mort de son père, à la 1356/09/19 Bataille de Poitiers où le roi de France, Jean le Bon, est fait prisonnier par les Anglais. Lejeune prince n'a que 19 ans, mais va révéler dès son jeune âge de formidables dispositions à mener les hommes, un idéal chevaleresque et un humanisme qui en feront une figure de légende de son vivant. Les Gascons de la famille d'Albret et de ses multiples bâtards, alliés aux Anglais, entament une conquête territoriale des places du Limousin, de la Marche, de l'Auvergne et du Bourbonnais. La châtellenie d'Hérisson subit leurs nombreux assauts en 1360, 1363 et 1367. Mais les routiers ne se frottent pas aux fières murailles de la ville et du château d'Hérisson. Et si les châteaux voisins de la Roche-Othon ou de Cordes-Châteloy sont occupés, celui d'Hérisson résiste. Louis II va se battre sans relâche pour chasser les routiers de son duché et des territoires voisins.
Il y parvient lors de l'épisode de Belleperche en 1369-1370, où il assiège durant tout l'hiver ce château pris par des routiers qui y détenaient prisonnière sa propre mère, avant d'être assiégé à son tour par une armée de secours anglaise de 3 à 4000 hommes, à laquelle il tient tête avec 800 hommes, remportant le premier succès français après près de quinze ans d'échecs. Ce prince, avec Bertrand du Guesclin et Louis de Sancerre, est l'un des principaux artisans de la reconquête de la Guyenne sur les Anglais. La chronique de Louis XI rapporte que «le chastel d'Hériçon moult amenda ». Le seul document qui montre la présence du duc à Hérisson est de juillet 1378: il fonde des messes en la collégiale Saint-Sauveur de la ville. Le doyen, en publiant ces lettres en mars 1379, rappelle les efforts et la peine qu'a consacrés le duc à combattre les routiers qui dévastaient le pays. Il est probable que ce grand bâtisseur et expert en art de la guerre décida alors des travaux de rénovation de la place. Le travail fut fait dans un évident souci d'esthétique, puisque les rénovations respectèrent la taille en ronde-bosse des pierres de parement déjà existantes. Le respect de cette technique - pourtant tombée en désuétude se retrouve également dans le château de Bourbon-l'Archambault, rénové à la même époque.
Olivier Troubat