Cagots
Le terme cagots désignait, en France, les groupes d'habitants semi-nomades exerçant des métiers itinérants du bois (de vaniers à charpentiers-couvreurs, en passant par sabotiers ou tonnelliers), et aussi des professions touchant le fer (forgerons, rémouleur, ferrailleur, etc).
Un cagot, au féminin cagote, pour le sud-ouest de la France, était aussi appelé agote, sur le versant sud des Pyrénées, en Espagne. D'autres noms, tels que carròts, cascarròts, capots, coquets, ou même collibertus (désignant originellement le serf et le traître ; puis un appelant de chasse aux canards sauvages) les qualifiaient de la Normandie jusqu'au Pays basque, sur une zone étendue entre massif central et littoral atlantique. De plus, des populations similaires existaient en Bretagne (les caqueux, caquins ou caquous), considérés comme descendants de lépreux. Les termes employés étaient dépréciatifs, excluants, et employés par les populations sédentaires.
Les archives montrent que les familles cagotes qui étaient établies dans le sud de la France, ont été frappées d'exclusions et de répulsions jusque dans leurs quartiers et villages du Pays basque et de Gascogne dès le XIIIe siècle; puis de part et d'autre du Piémont pyrénéen à partir de la Renaissance. Outre de probables raisons religieuses d'hérésie, la réputation des cagots a été mise à mal dès le Moyen Âge, lorsqu'ils ont été en plus associés à la peur des épidémies de lèpre. Plus tard, leur situation a empiré lorsqu'ils ont été aussi associés aux gens du voyage de la Petite Égypte migrants en Europe.
Les cagots qui pourraient posséder de lointaines origines avec les peuples gothiques de l'Antiquité (en particulier les wisigoths de religion arienne), ont si longtemps subi des mesures d'exclusions identiques à celles prises à l'encontre des lépreux et des peuples nomades qui pouvaient apporter et transmettre le virus, qu'ils ont aujourd'hui quasiment disparu d'Europe.
Une hypothèse perdure soutenant que cagot s'est formé par contraction de ca-nes-goth en ca-goth puis par déformations phonétiques patoisantes: cagotte, agote, cagot et capot. Car des populations goths repoussées vers le sud par les francs, se sont réfugiées en nombre à l'intérieur et aux pieds des Pyrénées. Sur leur parcours, ces groupes de Goths ont reçu de la part des habitants autochtones, des noms injurieux. Est notamment attesté dans des documents en latin, le terme de canes gothi, c'est-à-dire « chiens de Goths ». Cette dénomination injurieuse est usitée dès 507 pour désigner les Goths (notamment les wisigoths) à cause de leur attachement à l'arianisme, objet de scandale pour les chrétiens catholiques.
Selon cette hypothèse, cette race cagotte (de goths ariens donc), vouée à la persécution des Francs christianisés victorieux à la bataille de Vouillé, en 507, où Clovis tua Alaric II, roi des wisigoths, aurait été obligée de se cacher dans les plus secrets réduits des montagnes pour conserver ses habitudes religieuses. Elle y aurait, outre la consanguinité, contracté la lèpre et l'hypothyroïdie, maladies endémiques qui, conjuguées entre elles, auraient réduit cette race à un possible état génétique et physiologique de crétinisme (à rapprocher du « crétin des Alpes »).
Lorsque, par la suite, les cagots auraient fini par abjurer l'arianisme pour se réunir à la communion romaine (en 589 pour les Wisigoths), la communauté cagotte aurait alors été suspecté d'abriter des traîtres (collibertus), hérétique (Canes gothi), voire même lépreux ( ladres et infects). Et les plus anciennes attestations de noms du type cacor, cacos, cagou ne seraient que des déformations patoisantes locales du terme cagot.
Plus tard, Rabelais lui-même utilise dès 1535 le terme cagot en français et cela, dans un passage de Gargantua au sujet de l'abbaye de Thélème : une inscription sur la porte en interdit l'entrée aux « hypocrites, bigots, cagots ». Ces termes de bigots et de cagots liés dans une même phrase sont associés par la rime et par l'analogie d'un élément -got, puis par leur signification respective.
L’Académie Française, dans son édition 1932-1935, donne comme définition au mot cagot: « Celui, celle qui a une dévotion fausse ou mal entendue. » ou Got, en langue germanique, signifiait « Dieu » ; et delà nous tirons les mots de bigot et cagot, pour dénoter ceux qui avec une trop grande superstition s’adonnent au service de Dieu. »
Étienne Pasquier écrit au XVIe siècle : « Got en langue germanique et française signifiait Dieu, et de là nous tirons les mots de bigot et cagot ».
P. M. Quitard propose une autre hypothèse : Court de Gebelin fait procéder ce mot d'un latin caco-deus, rapporté par Ducange. Caco, signifiant « faux, mauvais, fourbes ». Le caco-goth serait devenu un traitre de cagot. Du mot grec cacos rappelons enfin que les wisigoths qui proviennent de régions au nord de la Grèce et sont passés par ce pays pour conquérir Rome puis s'installer dans les Pyrénées.
Une étymologie béarnaise cagot: « lépreux blanc » serait aussi existante.
Le latin cacare évoluant vers l'occitan cagar « déféquer » est l'hypothèse retenue par les lexicographes et les linguistes modernes. Sur le plan sémantique, le mot désignait bien à l'origine des populations reculées des vallées pyrénéennes (peut-être affectées de la lèpre ou d'une autre maladie) et aurait été aussi appliqué par dérision aux bigots.
Le béarnais cagot serait un diminutif de cac-osus : la racine cac- du verbe bas-latin cacare (qui a évolué vers l'occitan cagar cf. cagole, correspondant à chier, mot d'oïl de même origine)11 à laquelle s'ajoute un dérivé bas latin en -osus non attesté *cacosus « breneux ». L'hypothèse serait néanmoins renforcée par l'existence en moyen français des mots cacor (attesté dès 1285), cacos (1321), cagou (1426) et caqueux (XVe siècle). Cependant cagou semble breton, car le breton a cagal, pluriel cagalou « crotte », ayant aussi postérieurement le sens de « misérable, gueux, mendiant » qui est vraisemblablement un correspondant du béarnais cagot.
En résumé, le Cagot béarnais semble plutôt une appellation dépréciative occasionnelle; celle plus neutre de crestian étant plus répandue (par exemple dans la toponymie). La prononciation béarnaise n'est d'ailleurs pas [ca'go] mais [ca'gòt] : comme le -òt est un suffixe diminutif occitan, cagòt peut se traduire littéralement par « crotte » ou « petit merdeux ».
Localisation et désignation
Les cagots sont présents en France en Gascogne (des portes de Toulouse, jusqu'au Pays basque, en Armagnac, en Chalosse, dans le Béarn, en Bigorre et dans les vallées pyrénéennes), mais aussi dans le nord de l'Espagne (Aragon, Navarre sud et nord, Pays basque et Asturies) où ils sont désignés par le terme Agotes. Quoique réduits depuis des siècles à n'avoir de relations normales qu'entre eux, ils ne constituaient cependant pas un groupe en tant que tel, ils étaient au contraire disséminés, vivant par petits groupes de deux ou trois familles aux abords de presque toutes les villes ou villages des régions mentionnées. Ces hameaux étaient appelés crestianies puis à partir du XVIe siècle cagoteries ou aux Capots. À l’échelle du Béarn par exemple, la répartition des cagots, souvent charpentiers, s’apparente à celle des autres artisans nombreux essentiellement dans le piémont. Loin de s’agglutiner en quelques lieux, les crestians s’éparpillent dans 137 villages et bourgs. En dehors des montagnes, 35 à 40 % des communautés connaissent des cagots, surtout les plus importantes, à l’exclusion des très petits villages. La toponymie et la topographie indiquent que les endroits où se trouvaient les cagots présentent des caractéristiques constantes ; ce sont des écarts, en dehors des murs, nommés « crestian » (et dérivés) ou « place » (les noms Laplace sont fréquents) à côté de points d'eau, lieux attribués pour vivre et surtout pratiquer leurs métiers.
Selon les lieux et les époques, les façons de désigner les cagots ont évolué.
Avant le XVIe siècle, Cagots, Crestians et Gésitains pour cause de religion et lèpre
Les chercheurs et historiens évaluent aujourd'hui l'apparition des « crestians » ou « chrestias » au XIIIe siècle. la désignation a peut-être été synonyme en gascon de « lépreux blancs ». Les lépreux étaient quant à eux désignés sous le nom de pauperes Christi « pauvres du Christ », à rapprocher des Anawim, les « pauvres de Yavhé ». On pensait peut-être à l'époque à un principe de précaution dicté par Dieu, d'où le terme de crestian.
Les crestias sont appelés, à Bordeaux, ladres (voleur en gascon) qui signifiait lèpre en ancien français, terme aussi à rapprocher de ladrón signifiant voleur ou pillard en espagnol et donc synonyme de bagaude, duquel cagot pourrait être issu. Les chroniques les désignent souvent encore par les dénominations de capos, gaffos, tous termes de mépris qui signifiaient aussi lépreux. À cette même époque on les appelait aussi des noms de Lazare. D'ailleurs, dans certains textes du XVIe siècle, le terme cagot et ses équivalents sont employés comme des synonymes de « lépreux ». En béarnais, ce terme signifiait « lépreux blanc ». Les dénominations de Gahet (gahets, gahetz, gafets, gaffets) et de Gahouillet, forme pyrénéenne du castillan gajo lépreux, sont aussi utilisées. Lèpre désigne au Moyen Âge différentes maladies de peau mal définies : la lèpre rouge est presque toujours mortelle ; la lèpre blanche ou lèpre tuberculeuse présente des signes semblables, mais peut se stabiliser. Toutes les maladies de peau, donc visibles, étaient assimilées à une lèpre, une ladrerie, d'un mot hébreu rattaché à Lazare. Tous ces malades inspirent la peur de la contagion et sont isolés hors des villages. La seule et mauvaise connaissance des maladies de peau visibles, sous le terme générique de lèpre, induisait faussement que toutes ces maladies étaient transmissibles par le contact et se transmettaient dans les générations.
Le terme employé pour lèpre en Gascogne était lo mau de sent Lop (« le mal de saint Loup »), ou plus souvent lo malandrèr, (litt., « le mal-aller », lat. malandria, ), cf l'italien malandato, « mal fichu », et les mots français « malandrin » et « maladrerie » qui en découlent aussi. Le terme ladre (du nom Lazarus) est aussi employé. On voit que l'assimilation de termes injurieux aux noms de la lèpre a été d'usage courant, et demeure.
Le terme de Gésitas, Gésites ou Gésitains est postérieur à 1517, date d'un célèbre procès à la suite d'une pétition de cagots aux États de Navarre. Cette pétition fut combattue par un certain Caxarnaut qui utilisa un texte de l'Ancien Testament où il est question d'un prince sauvé de la lèpre par le prophète Élisée, mais trahi par son valet Geizi (Giézi ou Géhazi). Ce dernier fut châtié sur place par le prophète qui lui donna la lèpre ôtée peu de temps avant à son maître. Caxarnaut voulait démontrer que la lèpre était incurable et d'origine divine. Ce sont les textes officiels qui appellent les cagots les gézites, mot curieux et savant que le peuple n’adoptera pas et que l’on trouvera seulement dans la bouche ou sous la plume des lettrés.
Au fil des siècles, de nouvelles appellations pour désigner les cagots
Le nom de cagot est apparu vers le XVIe siècle, lorsque la théorie des origines goths remplace celle des lépreux. Au temps de la renaissance, le mot crestia ou crestian qui désignait les cagots au Moyen Âge est totalement abandonné dans la langue courante. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, en Armagnac, en Condomois, en Lomagne, le peuple les appelle capots, en Béarn cagots, au Pays basque français et en Navarre espagnole agots. Les cagots sont aussi appelés agotas (à Bordeaux, dans l'Agenais, et les Landes), agotz (Pays basque). Durant cette même période apparaissent aussi les appellations mèstres (maîtres dans le travail du bois) et charpentiers. Les Parlements, non sans difficulté, essaieront d’imposer l’usage de charpentier parce que les mots capot ou cagot sont ressentis comme une insulte.
Les cagots étaient aussi appelés dans d'autres régions :
canars, parce qu'ils devaient porter sur leurs habits une patte de palmipède (canard ou oie) pour se faire reconnaître .
"Les cagots" sont peut-être aussi à rapprocher de ces parias qu'étaient les marrones ou marruci (les Marrons) d'Auvergne et des Alpes ,
des "capots" ou gens des marais d'Anjou,
des "coquets" de Vendée,
des "cascarròts" au Pays basque ou grauèrs en Bigorre.
Et enfin, ils sont dénommés "colliberts" en Bas, du latin collibertus, signifiant originellement un pauvre ou un serf (Antiquité), puis désignant ensuite un "traître" (Moyen Âge). En Poitou, Collibertus a été aussi employé pour désigner le nom d'un palmipède fort bien connu sur la cote atlantique: le canard colvert. Le colvert dont l'appelant de chasse est une sorte de "traitre" envers les colverts sauvages de passage qui sont abattus. Ce même Colvert sauvage dont les populations boréales migrent tous les ans vers le sud pour y hiverner...
Une migration annuelle, telle celle que font les Compagnons cagots accompagnés de leur familles. Car ces ouvriers très qualifiés ne peuvent plus travailler l'hiver sur les toitures devenues trop dangereuses aux maçons, charpentiers et couvreurs itinérants...
Les cagots sont donc souvent des semi-nomades économiques qui évoluent entre les Mercheros (Espagne) et les Yéniches (centre et Est de la France) qui sont aussi des nomades de professions (merciers, rémouleur, ferrailleur, vannier, etc) et vivent en marge des sociétés sédentaires.
Dès le XVe siècle, le phénomène de rejet des cagots s'est tout à coup aggravé à la suite de l'arrivée en Europe des groupes de la Petite Égypte dont les premiers Roms expliquaient qu'ils avaient quitté leur pays pour expier leur apostasie (réelle ou alléguée) de la foi chrétienne. Pris pour ces gens du voyage, les cagots furent ainsi de plus en plus méprisés et rejetés par les populations sédentaires.
Une population réprouvée
Les cagots vivant comme des proscrits et frappés de tabou, un nombre considérable d’interdictions dictées par la superstition pesaient sur eux : certaines étaient orales, mais d’autres étaient transcrites dans les « fors » (lois) de Navarre et du Béarn des XIIIe et XIVe siècles.
Interdits et obligations
Les interdits pesant sur les cagots ne se cumulaient pas toujours. Il faut tenir compte des différences locales de part et d'autre des Pyrénées, et des évolutions dans le temps (sur une très longue période de 800 ans) de la réalité des cagots.
Discriminations de lieu d'habitation
Mis à l'écart, victimes d'une sorte de racisme populaire, fortement ancré localement, il leur était défendu, selon les lieux, sous les peines les plus sévères, d'habiter dans les villes et les villages. Ils vivaient dans des quartiers spéciaux, dans des hameaux ou villages isolés, souvent d’anciennes léproseries. Ces hameaux avaient leur fontaine, leur lavoir et souvent leur propre église et parfois un petit établissement hospitalier géré par un ordre religieux.
Obligation de porter un insigne et obligations vestimentaires
Les cagots étaient tenus de porter un signe distinctif, généralement en forme de patte d'oie («pédauque») ou de canard, coupé dans du drap rouge et cousu sur leurs vêtements. Francisque Michel a fait apparaître que dans une des chansons anciennes (contre la cagoterie) qu'il compila et publia (Noces de Marguerite de Gourrigues, du XVIIe siècle), il semblait résulter que, outre la patte de canard qu'ils portaient sur la poitrine, les cagots avaient encore la cocarde rouge au chapeau. À Marmande, en 1396, le règlement de la ville précise que les gahets devront porter, cousu sur leur vêtement de dessus, du côté gauche, un signe de tissu rouge, long d’une main et large de trois doigts.
Un arrêt du parlement de Bordeaux défendit aux cagots, sous peine du fouet, de paraître en public autrement que chaussés et habillés de rouge (comme les Cacous en Bretagne).
En 1460, les États de Béarn demandèrent à Gaston IV de Foix de Béarn qu'il leur fût défendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les pieds percés d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur ancienne marque d'un pied d'oie ou de canard. Le prince ne répondit pas à cette demande.
Mais à la différence des lépreux, dont le grand signe a été la cliquette ou les cliquets ou crécelle ou tartavelle, le chercheur Yves Guy écrit que l'on peut facilement défier qui que ce soit de trouver une seule allusion à un cagot s'annonçant par un instrument bruyant de ce type.
À Jurançon, devant la principale porte de leurs maisons, les cagots étaient forcés d'avoir une figure d'homme sculptée en pierre. Toutes ces sculptures ont été détruites par la suite avec le plus grand soin. On peut vraisemblablement penser qu'elles permettaient de signifier la présence de cagots.
Discriminations à l'église
Les cagots ne se rendaient au village que pour leurs besoins les plus pressants, et pour aller à l'église. Dans de nombreux cas, ils n'entraient que par une porte latérale, souvent plus petite, comme celle de l'église d'Arras-en-Lavedan ou de l'Abbaye de Saint-Savin-en-Lavedan (petite ouverture au ras du sol appelée « fenêtre des cagots ») et ne prenaient l'eau bénite qu'au bout d'un bâton. C’est aussi au bout d’une planchette que le curé leur tendait l’hostie lors de la messe. Parfois, ils avaient leur propre bénitier, simple pierre creusée incrustée dans un mur de l'église et sans grandes sculptures. Un certain nombre de bénitiers sur pied représentant des Atlantes ou des Maures sont faussement attribués au cagots, comme à Pierrefitte-Nestalas et à l'Abbaye de Saint-Savin-en-Lavedan.
Les sacrements même leur étaient interdits en certains endroits, pour la même raison qu'aux animaux. Ils ne pouvaient recevoir le sacrement de l'Ordre, et ne pouvaient entrer dans la cité de Lourdes que dans la journée, par une porte qui leur était réservée : la Capdet pourtet.
Discriminations liées à l'état civil
La naissance dans une famille de cagots suffisait à établir pour le reste de la vie la condition de cagot. La marginalisation des cagots débutait au baptême célébré sans carillon et à la nuit tombée (la mention « cagot », ou son synonyme érudit « gézitain », était portée sur le registre paroissial) et se terminait après leur mort, puisqu'ils avaient un cimetière à part1. Ils n’avaient pas de nom de famille : seul un prénom, suivi de la mention « crestians » ou « cagot », figurait sur leur acte de baptême. Sur les registres des paroisses, comme sur les actes civils, leur nom était toujours accompagné de l'épithète flétrissante de cagot. Ils n’étaient admis nulle part aux honneurs ou aux fonctions publiques. On ne leur permettait pas de faire à la guerre office de combattants, mais leurs services comme charpentiers étaient utilisés pendant les sièges. Il leur était interdit de porter aucune arme ni aucun outil de fer autre que ceux dont ils avaient besoin pour leurs métiers.
Les cagots ne pouvaient se marier qu’entre eux, car la famille qui les eût accueillis se fût déshonorée ; pas de dérogation à cette règle. Aussi, pour éviter la consanguinité, les cagots allaient chercher femme dans d’autres communautés de cagots plus ou moins proches, ou ils s’expatriaient à peu de distance, introduisant dans la communauté d’accueil leur nom patronymique, emprunté à leur communauté d’origine. D’autre part, les villageois ne perdaient pas une occasion d'attaquer les cagots quand un mariage entre cagots avait lieu. Des cris, des chants injurieux les accueillaient au passage ; bien vite les beaux esprits du village composaient une chanson grossière, en forme de litanie, où tous les gens de la noce étaient compris, et dont on accompagnait le cortège. Souvent des rixes éclataient, le sang coulait — mais les parias, moins nombreux, avaient presque toujours le dessous.
Discriminations juridiques
On ne les entendait en justice qu’à défaut d’autre témoignage, et il ne fallait pas moins de quatre ou même de sept cagots pour valoir un témoin ordinaire. D'après l'ancien for de Béarn, il fallait la déposition de sept cagots pour valoir un témoignage. Toutefois, le pouvoir juridique des cagots n'était pas nul : ils n’étaient point serfs. Ils passèrent par exemple un contrat de gré à gré (voir infra) avec Gaston Fébus, dans l’église de Pau, en présence de témoins, et par-devant notaire, où les cagots s'engageaient à la construction du château de Montaner, contre une exonération de la taille.
Interdictions concernant les activités liés à la nourriture et à l'eau
Les interdits liés aux croyances qu'ils pouvaient contaminer l'eau étaient nombreux : interdiction de venir boire aux fontaines, ils devaient prendre celle-ci à des fontaines qui leur étaient réservées. Interdiction de laver aux lavoirs communs (par exemple à Cauterets, ils ne pouvaient se baigner qu'après les autres habitants, et ne pénétrer que par une entrée dérobée donnant accès à des bains réservés aux seuls cagots).
Interdiction d’entretenir aucun bétail, si ce n’est un cochon pour leur provision et une bête de somme — encore n’avaient-ils pas pour ces animaux la jouissance des biens communaux. Ils ne pouvaient vendre le produit de leur exploitation aux gens du village (interdiction de faire du commerce).
Il était interdit aux cagots de labourer, de danser et de jouer avec leurs voisins. Certains métiers leur étaient interdits, généralement ceux considérés comme susceptibles de transmettre la lèpre, comme ceux liés à la terre, au feu et à l’eau : ils n'étaient donc jamais cultivateurs. Ils ne devaient porter aucun objet tranchant, donc ni arme ni couteau.
En 1606, les États de Soule leur interdisent l'état de meunier. Les règlements les plus anciens ne spécifient pas toujours que les cagots ne peuvent être que charpentiers ; en revanche, ils leur interdisent plusieurs autres professions, en particulier celles qui ont trait à l’alimentation. C’est ainsi que la coutume de Marmande (1396) défend aux gaffets de vendre du vin ou de faire du commerce dans les tavernes ; ils ne pouvaient pas non plus vendre du porc, du mouton, ou autres animaux comestibles ; il leur était interdit en outre d’extraire l’huile de noix. La coutume du Mas d’Agenais (1388) défendait de louer les gaffets pour les vendanges.
Le clergé comme l’aristocratie justifient ces discriminations, parfois jusqu'en plein XVIIIe siècle, en dépit du fait que les cagots étaient catholiques. Ils condamnent cependant les excès commis sur ces populations par les manants, sur lesquels pesaient les corvées et la taille, dont étaient exempts les cagots, à certaines époques et dans certaines régions.
On ne connait pas d'étude ou de recensement sur les cagots protestants, quoiqu'il dût y en avoir dans les régions majoritairement réformées du sud-ouest.
Statut fiscal des cagots
Pour les années 1360 et 1365 par exemple, les cagots payaient des redevances pour leurs terres ou fiefs, ainsi que des taxes sur le revenu de celles-ci. L'exemption de la taille ne fut pas uniforme. Au XVe siècle, dans la plupart des pays d'élection (les plus nombreux), la taille concernait les chefs de famille roturiers, elle était répartie arbitrairement d'après les signes apparents de richesse et en fonction des réseaux d'influence. Seules dans les régions correspondant à la "taille réelle" (dans la plupart des pays d'État), la taille concernait les biens fonciers.
L’Armagnac stricto sensu était, avec le Béarn où les cagots atteignent aussi approximativement 2 % de la population, le seul pays où les cagots ont eu un statut fiscal à part :
Le 6 décembre 1379 (la taille seigneuriale existait depuis environ 300 ans), les cagots (défendus par leurs procureurs) passèrent un traité avec Gaston Fébus par lequel ils s’engageaient à exécuter toute la charpente du château de Montaner, ainsi que les ferrures nécessaires, le tout, à leurs frais; en revanche, le prince leur accordait la remise de deux francs sur l'imposition de chaque feu (les « feux » correspondaient aux foyers ou familles) ; les dispensait de la taille ; et leur permettait de prendre le bois dans ses forêts. Les exemptions d’impôts dont il est ici question ne regardaient que les cagoteries existantes en 1379, et non celles à venir, ainsi qu’il est spécifié dans le For de 1551. Ce privilège ne fut aboli qu’en 1707. On ignore si les cagoteries anciennes qui avaient été abandonnées en 1385 (Aydie, Montardon, Lagor, Laas) jouirent des bénéfices du traité de 1379, lorsque plus tard elles furent à nouveau occupées par les parias. Plusieurs des cagots qui figurent dans le dénombrement de 1385 semblent n’avoir pas eu à payer le droit de feu. La reconnaissance des cagots envers Gaston Fébus s’était manifestée deux ans plus tôt (1383) par un hommage au souverain, hommage où figurent quatre-vingt-dix-huit d’entre eux. Après la mort de Gaston Fébus, la rénovation du fort, en 1398, exempte ces cagots selon les termes du contrat, pour leurs cagoteries, tout comme les ecclésiastiques pour leurs bénéfices ; en 1379, des serfs furent eux aussi dispensés de corvées, contre des versements en argent dont le produit fut affecté aux travaux du château de Montaner.
Dans les Landes et la Chalosse, où leur présence était « forte », les cagots devaient acquitter un tarif de droits paroissiaux qui leur était propre.
Globalement, le nombre des questes des cagots levées dans les différentes recettes du comte d’Armagnac recoupe assez bien la fréquence de la toponymie cagot. On pourrait, a priori, penser que la queste ou emparanse (impôts), repose sur les chefs de famille. En réalité la situation est sans doute plus complexe.
Concernant le cens, l'exemple peut être donné des gahets de Bordeaux, charpentiers de leur état, qui étaient rassemblés dans un faubourg où ils formaient une sorte de communauté. Ils y avaient, au milieu des vignes, une chapelle particulière appelée de leur nom Saint-Nicolas-des-Gahets, et ils payaient pour le tout un cens annuel de 16 sous au chapitre de la cathédrale Saint-André. Il leur était interdit de toucher aux vivres des marchés, ni d’entrer dans les boucheries, les tavernes et les boulangeries.
Les cagots étaient épargnés, sous les Albret, de la Gabelle en Béarn, Bigorre et Chalosse. Cette exemption, quand elle existait, a duré jusqu'au règne de Louis XIV, date à laquelle on comptait encore 2 500 cagots en Béarn. Ceux-ci rachetèrent alors, moyennant finances compensant les impôts dont ils étaient dispensés, leur « affranchissement » par ordonnance royale.
Métiers cagots
On considérait au Moyen Âge que le fer ou le bois ne pouvaient pas transmettre la lèpre. Beaucoup de cagots étaient donc charpentiers, menuisiers, bûcherons, sabotiers, tonneliers ou forgerons. Ces métiers dépendaient des régions où vivaient les cagots. Ceux-ci ne pouvaient exercer que le métier de charpentier en Béarn, ou celui de bûcheron dans le Gers.
Cagots bâtisseurs
Les cagots excellaient dans le travail du bois. ils ont participé à la construction de la charpente de nombreux édifices, dont certains sont aujourd'hui des monuments historiques.
Au XIIIe siècle : c’est à des cagots du Béarn que l’on confie la construction de la charpente de Notre-Dame de Paris.
1379 : sous la direction de Sicard de Lordat et de vingt-cinq maîtres maçons, les cagots construisent le château de Pau. Dans le Béarn, une liste des cagots ayant travaillé à la charpente du château de Montaner (engagement pris en 1379, réalisé en 1398), ainsi que le dénombrement général de la vicomté en 1385, permettent de faire pour cette époque une approximation du nombre de cagots entre 600 et 1 000 personnes. Pour le château de Montaner, le maître charpentier cagot Pierre Doat s’engage pour les cagots à installer des fours pour y cuire 100000 briques par an. Pour l’achèvement du donjon, et pour l’ossature des bâtiments à l’intérieur de l’enceinte, quatre-vingt-huit charpentiers cagots s’engagent à fournir toutes les pièces de bois nécessaires, taillées, avec leurs ferrures ; à les poser ; à recouvrir les charpentes du toit de lauzes livrées sur place.
1396 : Berdot de Candau et Arnaud de Salafranque, sous la direction du chef des cagots de Lucq, Peyrolet, exécutent les réparations de l’église d’Ogenne;
1404 et 1414 : les cagots réparent le moulin de Navarrenx, sous la direction de Berduquet de Caresuran, architecte de valeur .
1464 : à Monein (qui comptait en 1385 environ 2 300 habitants), la réalisation de la charpente remarquable de l’imposante église Saint-Girons est confiée aux cagots. Mais comme dans les autres églises de la région, dans l'église Saint-Girons, un bénitier et une petite porte sont attribués à ces exclus de la société.
Au XVIe siècle, les cagots travaillent aux abattoirs et au temple protestant de Pau.
Règlements et pratiques
En 1471, un règlement fait par un notaire d'Oloron spécifiait que les cagots devaient vivre de leur métier de charpentier, ainsi qu’ils y étaient obligés par un usage ancien ; de plus, il leur interdisait les autres professions. Pour éviter que les prix de leurs travaux ne fussent majorés par suite de l’espèce de monopole dont ils jouissaient, le même règlement prenait soin de dire que le cagot de Moumour (pour lequel ce document avait été rédigé) serait dans l’obligation de fournir, avant tout, les commandes faites par les habitants de son village, moyennant un salaire raisonnable. Concernant leur rémunération, les cagots qui refusaient de travailler sans être payés (de quelque façon que ce soit), furent accusés de refuser de travailler pour ceux qui n'avaient pas les moyens de les payer, et ne travailler que pour les riches, moyennant double salaire, « encore qu’ils ne restassent à l’ouvrage que la moitié du jour ». C’est pourquoi les États demandèrent qu’on forçât les cagots à travailler soit à la journée, soit à prix fait par-devant expert, et cela pour les pauvres comme pour les riches.
La plupart des cagots faisaient honnêtement et bien leur travail; Jean Darnal, parlant du règlement de Police fait pour Bordeaux en 1555, disait par exemple, à leur sujet, qu’ils étaient « charpentiers et bons travaillans, qui gagnent leur vie en cet art dans la ville et ailleurs ». Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les cagots ont acquis une telle maîtrise dans le travail du bois qu’on les considérait comme des « maîtres » et, plus tard, on les appellera couramment « lous mèstres », lous mèstes, les maîtres, et ou « les charpentiers » car ils étaient considérés comme des Maîtres dans le travail du bois, à qui l’on fait appel pour les ouvrages les plus difficiles ou les plus risqués.
Les cagots savaient aussi tirer parti des ressources naturelles des lieux où ils vivaient. Par exemple, le saumon était devenu une manne financière pour le village de Navarrenx. Les cagots, habiles charpentiers pour certains, participèrent activement à l’élaboration de nombreux engins de pêche ; le crochet (ancêtre du rateau) le barau (filet tournant) les nasses, les coffres à moulin, etc.
Mais lorsqu'en 1604 (sous Henri IV), les cagots de Nay, en particulier, se mêlèrent de vouloir vendre toutes sortes de marchandises, les États de Béarn réaffirmèrent que les cagots ne pouvaient avoir d'autres professions que charpentier et menuisier, métiers auxquels ils étaient assujettis par le For, et qu'il leur était interdit « de s’adonner à aucun art mécanique, et moins encore à la vente de marchandises ».
Compagnonnage
Au retour de son pèlerinage à Compostelle, un cagot pouvait s’inscrire comme compagnon de Saint-Jacques à la confrérie des charpentiers de son village. La relégation professionnelle des Cagots a pu générer le compagnonnage, comme le suggère René Descazeaux, mais ultérieurement à la mise à l'écart, et principalement pour les métiers du bois. Certains, dont le Larousse, pensaient que les Gavots (compagnons du Devoir de liberté) étaient des descendants des cagots.
Les cagots n'étaient acceptés que parmi les compagnons du Devoir de Liberté (l'une des différentes branches du compagnonnage, apparue en 1804 et regroupant tous les compagnons qui ne se reconnaissent pas dans le catholique « Saint devoir de Dieu » : loups, étrangers, indiens, gavots ).
Tous les cagots n'étaient pas des charpentiers
Mais le chercheur Yves Guy, en prenant comme exemples les actes paroissiaux de familles de Saint-Savin, a réfuté l'affirmation selon laquelle "tous les cagots étaient des charpentiers". Pour lui, le mot "charpentier" était devenu une étiquette de substitution pour désigner les cagots.
Les autres professions exercées par les cagots le plus souvent furent celles de menuisier, vannier, de cordier et de tisserand. Les tisserands le plus souvent se voyaient contraints de travailler pour le dehors, les gens du pays ne leur donnant presque rien à faire sous prétexte que leur drap serait encagotté.
Dans les cas où les instruments de torture étaient en bois, ce qui était fréquent dans les bourgs et villages, il arrivait que les cagots fussent bourreaux, constructeurs de cercueils et fossoyeurs, fonctions n’améliorant pas leur image auprès des populations locales ni, de ce fait, leur sort. En 1607 (sous Henri IV), à Garos, les cagots refusèrent de faire les cercueils et les tréteaux pour les supporter; les jurats et députés de la ville firent alors une ordonnance par laquelle ils obligeaient les prévenus à exécuter ces funèbres travaux, à toute sommation, et cela moyennant un salaire fixe, que paierait le maître de la maison où serait constaté le décès. Les cagots récalcitrants étaient passibles d’une « loi majeure ».
On retrouve aussi des cagots exerçant des professions telles que chirurgiens et on leur prête volontiers des dons de guérisseurs, car vivant près des forêts, ils avaient une bonne connaissance des plantes médicinales.
Les femmes étaient souvent sages-femmes ; jusqu’au XVe siècle, les cagotes eurent même la totale exclusivité de cette activité. Il faut dire que le pouvoir religieux considérait les sages-femmes en général comme des sorcières qui avaient accumulé des connaissances empiriques sur le corps, les plantes médicinales, la prévention et la guérison des maladies.
La profession exercée par les cagots les sauve de la misère et surtout les maintient dans une constante relation avec le reste de la population26. Et c’est cela sans doute qui permettra plus tard leur définitive réintégration