La mutation féodale
La féodalité est un terme complexe dont l’étude historique est quelquefois délicate. « C’est un ensemble d’institutions et de relations concernant toute la société, dite alors « féodale » ». Les historiens médiévistes modernes ne sont pas d’accord sur la chronologie et la diffusion de cette féodalité.
La juridiction carolingienne (IXe siècle-vers 1020)
Au cours du haut Moyen Âge, un certain lien féodal existe déjà puisque certains puissants cèdent un bénéfice (beneficium) à leurs fidèles (souvent une terre). Pourtant la société est encore dominée par un « servage » latent qui se rencontre dans la justice : seuls les hommes libres ont le droit d’y accéder ; les non-libres sont châtiés corporellement et défendus par leur maître. Le roi et le prince du Xe siècle se servent encore du pouvoir judiciaire, pour défendre leurs biens et leurs droits, en infligeant aux condamnés l’hériban (taxe de 60 sous à ceux qui refusent de servir l’ost) et en confisquant les biens de ceux qui les ont offensés.
À partir des années 920, l’autorité publique commence à se concentrer en plusieurs points (routes, cités, sites défensifs…). Les alliances matrimoniales unissent les enfants royaux et comtaux depuis le IXe siècle : les dynasties princières se mettent en place, ce qui fait dire à Adalbéron de Laon :
« Les lignées de nobles descendent du sang des rois. »
— Adalbéron de Laon, Poème au roi Robert, v. 1027-1030.
Déjà les textes font référence à un serment de fidélité : le baiser (osculum) est généralement perçu comme un geste de paix entre parentés ou entre alliés. D’autre part, l’hommage (commandatio) est vu comme un geste humiliant et il semblerait que peu de comtes en fassent allégeance au roi. Du côté des humbles, la fidélité peut être également d’ordre servile, comme le montre la pratique ancienne du versement du chevage, qui devient au cours du IXe siècle une sorte d’« hommage servile ». Cela fait dire à D. Barthélemy, à l’inverse de G. Duby et P. Bonnassie, que le haut Moyen Âge est le témoin d’un « binôme » : l’affranchissement et l’« hommage servile ». Cela montrerait que la servitude est de moins en moins ancrée dans la société.
Affligés de nombreuses charges, les comtes délèguent une partie de leur pouvoir judiciaire à certains de leurs gardiens de châteaux, les castellani (châtelains). Ces derniers reçoivent soit au château (pour les plus aisés) soit à la vicaria (ou viguerie, une assemblée judiciaire réservée aux plus humbles)79.
Constitution des châtellenies (vers 1020-1040)
Entre 980 et 1030, explique Georges Duby, le pagus du haut Moyen Âge s’est progressivement transformé en un territoire centré sur sa forteresse publique, devenue rapidement le point d’attache de nombreuses familles aristocratiques. Sur l’ensemble du Royaume, un certain nombre de castra (châteaux) privés et publics en bois se construisent très rapidement sur une motte castrale artificielle ou non contre l’autorité publique (il y a une véritable prolifération après 1020). La motte n’est pas toujours la résidence principale mais un point par lequel s’affirme la légitimité du pouvoir seigneurial.
On assiste également à certains changements d’ordre juridique. Les châtelains prennent à leur compte la justice publique qu’ils privatisent et qu’ils rendent héréditaire. C’est ce que certains historiens appellent le « choc châtelain », y voyant ainsi une véritable révolution sociale. Aux marges du domaine royal de Robert le Pieux, les forestiers du roi (par exemple Guillaume de Montfort) dirigent à Montlhéry ou à Montfort-l'Amaury leur forteresse, dont ils étaient les gardiens, vers 1020-1030. Pour faire régner l’ordre sur le territoire qui constitue leur ressort juridique (districtus), ils embauchent, à leur tour, des milites (chevaliers), des hommes qui se battent à cheval, qui proviennent de catégories sociales différentes (cadets de familles nobles, alleutiers riches, certains possèdent des terres, quelques serfs) mais qui n’ont pas la responsabilité de « chef ». La pyramide féodale est ainsi presque achevée :
La pyramide féodale vers 1030 Roi Comte Châtelain ou sire Chevalier de village Humble
Le premier de ses pairs (responsable du royaume, de la guerre et de la paix). Prince territorial de sang royal, à l’origine auxiliaire du roi, il est devenu indépendant au IXe siècle (responsable du comté). Cadet du comte, à l’origine auxiliaire de celui-ci, il est devenu indépendant au XIe siècle (responsable de la châtellenie). Combattant à cheval et auxiliaire du châtelain, il est chargé de maintenir le droit du ban à l’échelle locale (responsable d’une seigneurie). Il dépend d’un seigneur foncier, à qui il paye une redevance fixe (cens) pour sa tenure, et d’un seigneur du ban, à qui il paye des redevances arbitraires pour utiliser les outils vitaux (moulin, pressoir, four…).
Le nouveau détenteur accumule une force accrue et il légitime son nouveau pouvoir en avançant sa noblesse de sang. L’ensemble des pouvoirs publics deviennent désormais privés : c’est le bannum. Il semblerait même que certains d’entre eux se soient en partie détournés des comtes. Ainsi, dans sa thèse, Georges Duby montre qu’entre 980 et 1030, les châtelains désertent le plaid du comte de Mâcon, s’approprient la vicaria et finissent par concentrer tout le pouvoir local. Cette situation n’est cependant pas générale et on assiste à des hommages par les mains jointes du vassal à son seigneur, au développement de l’aide vassalique qui se précise dans les textes (fidélité, appui et conseil militaires…). Enfin, le bénéfice devient le fief (feodum) et l’alleu devient de plus en plus rare.
La mise en place de la seigneurie banale
L’objectif de ces châtelains n’est pas d’obtenir une pleine indépendance politique envers le comte mais plutôt de s’assurer des droits de commandement solides sur la paysannerie. Ainsi, vers 1030 dans le comté de Provence, on les voit obliger les alleutiers à entrer dans leur dépendance en échange d’un bien foncier ou d’une rémunération monétaire.
Une des caractéristiques de l’époque féodale, c’est la prolifération de ce que les textes appellent les « mals usos » (les mauvaises coutumes). Sous le règne de Charles le Chauve, l’édit de Pîtres, en 864, faisait déjà référence aux coutumes, ce qui laisse à croire qu’il y aurait une continuité juridique entre l’époque carolingienne et l’an mil. En règle générale, la documentation ne permet pas d’évaluer la part des divers types de revenus, des droits sur les terres, les manses ou les parcelles, et des prélèvements sur les hommes. Ces usages sont réputés néfastes et nouveaux pour les communautés paysannes, mais quelques cas démontrent l’inverse. Quelles sont ces coutumes ?
Depuis l’époque carolingienne, le paysan vit dans un manse (ou tenure, une petite maison et un petit champ) qu’il exploite en échange d’une redevance (le cens ou le champart qu’il paie à son seigneur) et de corvées (c’est-à-dire exploiter la réserve au compte du seigneur). Le seigneur fait appel à la justice publique, la vicaria (du comte ou du roi) puisqu’il n’a pas cette compétence. Ce système est la seigneurie foncière.
À partir des années 1020-1030, se met en place, en parallèle à la seigneurie foncière, un nouveau statut juridique. Le paysan paie toujours sa redevance (cens ou champart) à son seigneur foncier, mais un autre seigneur (le sire aidé de ses milites) s’empare plus ou moins violemment de la justice publique qu’il prend à son compte. Il dirige donc la vicaria et impose aux paysans de la seigneurie son droit de ban : la communauté doit désormais se soumettre juridiquement à cet usurpateur et lui payer des redevances pour l’utilisation du moulin, du four, du pressoir, des voies (les banalités)… Pour certains historiens (D. Duby, P. Bonnassie), les sires ont rétabli l’égalité entre libres et non-libres en les soumettant au titre de serf. Pour d’autres (D. Barthélemy), il n’y a qu’un changement de nom dans les textes mais la condition reste la même depuis les temps carolingiens (c’est-à-dire une sorte d’« hommage servile » plutôt que d’une situation esclavagiste). Ce système est la seigneurie banale.
Les conflits locaux dits « féodaux » ont pour but la perception des coutumes sur telle ou telle seigneurie, ce qui représente un enjeu financier considérable. L’ensemble des seigneuries constituent ainsi le ressort du château : la châtellenie. Il ne faut cependant pas imaginer un espace centralisé autour du château, c’est un territoire fluctuant au gré des guerres privées. Aucun bâtiment n’est encore parfaitement associé à la seigneurie avant au moins 105087. Quelquefois, dans l’enchevêtrement des seigneuries, le sire se retrouve à la fois seigneur foncier et seigneur du ban. Ne pouvant tout contrôler de sa seule personne, le châtelain délègue alors à ses vassaux, les chevaliers, tel ou tel droit (la vicaria dans telle seigneurie, le cens dans telle autre…).
La Paix de Dieu de Dieu est un « mouvement conciliaire d’initiative épiscopale » qui apparaît au cours de la seconde moitié du Xe siècle dans le Sud de la Gaule et qui se poursuit les décennies suivantes dans certaines régions septentrionales (1010-1030). Pendant longtemps, l’historiographie a avancé le contexte d’une « déliquescence des structures carolingiennes et de violences » au cours d’une période que Georges Duby a appelée « premier âge féodal » ou « mutation féodale ». Aujourd’hui le tableau de la paix de Dieu est plus nuancé : les prélats auraient-ils pu concevoir une société religieuse où les liens auraient été horizontaux à une époque où précisément un Adalbéron de Laon ou un Gérard de Cambrai méprisaient le serf des champs, bien que son travail fût utile. D’autre part, comment peut-on envisager à la fois une croissance économique importante aux Xe et XIe siècles au cours d’une époque violente et anarchique ?
On sait que les mouvements de paix existaient déjà au haut Moyen Âge. D’ailleurs les pénitentiels carolingiens se préoccupaient tous de la souillure que représentait l’homicide et les violations de l’Église. Selon Christian Lauranson-Rosaz, les premiers signes de la paix de Dieu apparaissent dans les montagnes auvergnates lors du plaid de Clermont (958) où les prélats déclarent que « la paix vaut mieux que tout ». Puis la première assemblée se serait tenue à Aurillac (972) à l’initiative d’Étienne II de Clermont et des évêques de Cahors et de Périgueux. On contraint par les armes ceux qui ne veulent pas jurer la paix. En revanche, tout le monde est d’accord pour dater de 989 la première assemblée de paix connue à Charroux (Poitou) à l’initiative de Gombaud, archevêque de Bordeaux. Elle est suivie quelques années plus tard par celles de Narbonne (990), du Puy (994)… À chaque fois, on évoque la paix, la loi et on prête serment sur les reliques qu’on a amenées pour l’occasion. Les premières assemblées se réalisent souvent sans la présence des princes, car elles ne concernent que les zones périphériques, externes à leur champ d’investigation (même si Guillaume d’Aquitaine en préside certaines dès 1010).
Progressivement, les assemblées deviennent des « conciles » car les décisions sont consignées dans des canons élaborés. D’ailleurs la violation du serment et des sentences conciliaires est passible de l’anathème. Ainsi la paix est montrée comme une condition nécessaire au salut de l’âme (discours du Puy en 994). Les objectifs pris, au cours de ces assemblées, concernent avant tout la protection des biens d’Église contre les laïcs (continuité de la réforme carolingienne). Mais la paix de Dieu n’est pas pour autant antiféodale puisque les droits des seigneurs sur leurs serfs et la vengeance privée, qui appartenaient au droit coutumier, sont confirmés. Ce qui, au contraire, est dénoncé ce sont les influences nuisibles provoquées par les guerriers aux tiers non armés. Quelquefois un arrangement est trouvé entre le clerc et le chevalier. Le moine pardonne alors à son interlocuteur qui a martyrisé des serfs en échange d’un don pour sa communauté. Ces assemblées conciliaires demandent :
la protection des bâtiments religieux, puis l’emplacement des églises : lutter contre la mainmise laïque ;
la protection des clercs désarmés : le port d’armes est interdit pour les oratores et les laboratores ;
l’interdiction de voler du bétail : il s’agit surtout ici d’assurer l’approvisionnement de la seigneurie (on remarque que les vagues de paix concordent souvent avec les famines du Xe siècle).
La paix de Dieu, partie d’Aquitaine, se diffuse dans tout le Royaume :
« En l’an mille de la Passion du Seigneur,[…] tout d’abord dans les régions de l’Aquitaine, les évêques, les abbés et les autres hommes voués à la sainte religion commencèrent à réunir le peuple en des assemblées plénières, auxquelles on apporta de nombreux corps de saints et d’innombrables châsses remplies de saintes reliques. »
— Raoul Glaber, Histoires, v. 1048.
Après l’Aquitaine, le mouvement gagne la cour de Robert le Pieux qui tient sa première assemblée (connue) à Orléans le 25 décembre 1010 ou 1011. Du peu qu’on en connaisse, il semble que ce soit un échec. Les sources ne nous ont laissé de cette réunion qu’un chant de Fulbert de Chartres :
« Ô foule des pauvres, rends grâce au Dieu tout-puissant. Honore-le de tes louanges car il a remis dans la voie droite ce siècle condamné au vice. Il te vient en aide, toi qui devais supporter un lourd labeur. Il t’apporte le repos et la paix. »
— Fulbert de Chartres, Chant, v. 1010-1011.
La paix de Dieu n’est sûrement pas homogène, au contraire pendant longtemps c’est un mouvement intermittent et localisé : « où l’Église en a besoin et peut l’imposer, elle le fait ». Une fois prise en main par Cluny (à partir de 1016), le mouvement continue sa progression vers la Bourgogne où un concile se tient à Verdun-sur-le-Doubs (1021). Sous la présidence de Hugues de Châlon, évêque d’Auxerre, d’Odilon de Cluny et peut-être du roi Robert, la « paix des Bourguignons » est signée. Odilon commence alors à jouer un rôle majeur. Il propose dans un premier temps aux chevaliers bourguignons une diminution de la faide (guerre privée) et la protection des chevaliers qui feront le Carême. Dans un second temps à partir de 1020, il instaure une nouvelle paix clunisienne en Auvergne par le biais de sires de sa parenté. La seconde vague de paix, de plus en plus imprégnée par les moines, connaît son paroxysme avec l’initiation à la trêve de Dieu (concile de Toulouges, 1027). Cependant, les évêques du Nord, tels qu'Adalbéron de Laon et Gérard de Cambrai, ne sont pas favorables à l’instauration des mouvements de paix dans leur diocèse. Pourquoi ? Dans le Nord-Est du Royaume, la tradition carolingienne est encore très forte et elle avance que seul le roi est le garant de la justice et de la paix. D’autre part, les évêques sont souvent à la tête de puissants comtés et n’ont pas besoin d’asseoir leur autorité par la paix de Dieu, contrairement à leurs confrères méridionaux. Les prélats considèrent aussi que la participation populaire au mouvement est telle qu’elle risque de montrer un caractère trop ostentatoire des reliques, ce qui est contraire aux volontés divines. En outre, Gérard de Cambrai accepte finalement de faire promettre (et non de jurer) la paix de Dieu dans son diocèse.
Y a-t-il vraiment un contexte de faiblesse royale ? La société féodale du XIe siècle n’a-t-elle pour faire sa police rien d’autre que la paix de Dieu ? D’une part, la justice et la paix d’Aquitaine sont sous la responsabilité exclusive du duc Guillaume et dans l’ensemble de ces régions où le roi ne règne qu’en titre, les clercs se bornent à mentionner ses années de règne au bas des chartes. De son côté, le roi Robert multiplie les assemblées : après celle d’Orléans, il en rassemble une à Compiègne (1023), puis à Ivois (1023) et enfin à Héry (1024). Il y a bien beaucoup de violences au temps du roi Robert mais certains historiens insistent sur la perception des limites de cette violence et l’existence de formes de paix. Ce que veulent ducs et évêques c’est surtout que ces négociations se déroulent sous leur tutelle. D’autre part la faide, que déplorent les nombreux lettrés qui décrivent leur époque, est une nécessité sociale dans la société : trouver des vengeurs garantit la sécurité de telle ou telle seigneurie. En bref, la paix de Dieu n’est pas un groupe de mouvement populaire pour changer le monde mais une paix pour aider au maintien du monde. Bien qu’ils craignent les colères de Dieu, lorsqu’ils le peuvent, les moines tentent toujours de négocier la situation et de s’arranger avec les chevaliers.
Le mouvement se poursuit une dernière fois dans la partie méridionale jusqu’en 1033 où il disparaît. En réalité, l’Église pense que la répression des dégâts de la guerre privée serait plus efficace si des armées paysannes étaient lancées contre les châteaux. Certains seigneurs utilisent de plus en plus la paix de Dieu comme moyen de pression contre leurs adversaires : vers 1030-1031, raconte André de Fleury, l’archevêque Aymon de Bourges constitue et encadre une milice de paix anti-châtelaine dont le but est la destruction de la forteresse du vicomte Eudes de Déols. Pourtant en 1038, les paysans sont défaits définitivement par les hommes d’armes du vicomte : c’est la fin de la paix de Dieu.
La société ordonnée du XIe siècle
À la fin de sa vie (vers 80 ans), l’évêque Adalbéron de Laon, qui s’était autrefois illustré par ses nombreuses trahisons, adresse au roi Robert un poème (Carmen ad Rotbertum regem) de 433 vers, écrit entre 1027 et 1030. Il s’agit en fait d’un dialogue entre le religieux et le roi, bien qu’Adalbéron monopolise la parole. Ce dernier brosse un portrait de la société de son temps, il dénonce par ses vers le « bouleversement » de l’ordre du royaume « dont les moines de Cluny sont largement responsables » et dont le principal usurpateur n’est autre que l’abbé Odilon de Cluny.
« Les lois dépérissent et déjà toute paix a disparu. Les mœurs des hommes changent comme change l’ordre [de la société]. »
— Adalbéron de Laon, Poème au roi Robert, v. 1027-1030.
Ce texte souligne le discours moralisateur des clercs, dont le rôle est de décrire l’ordre idéal de la société. Ainsi le désordre apparent de la société et ses conséquences (les mouvements de paix) dérangent les prélats du Nord de la France de tradition carolingienne. Le schéma des trois ordres ou « tripartite » a été élaboré dès le IXe siècle avant d’être repris dans les années 1020 par Adalbéron et Gérard de Cambrai, deux évêques de même parenté. Pour quelles raisons ? Il s’agit de remettre de l’ordre dans la société et de rappeler à chacun le rôle qu’il tient dans celle-cin 17. L’évêque de Laon résume sa pensée par une phrase célèbre :
« Triplex ego Dei domus est quæ creditur una. Nunc orant, alii pugnant, aliique laborant (« On croit que la maison de Dieu est une, mais elle est triple. Sur Terre, les uns prient, d’autres combattent et d’autres enfin travaillent »). »
— Adalbéron de Laon, Poème au roi Robert, v. 1027-1030.
« Depuis le commencement, le genre humain est divisé en trois : les orants, les agriculteurs, les combattants et chacun des trois est réchauffé à droite et à gauche par les autres. »
— Gérard de Cambrai, Actes du synode d’Arras (?), 1025.
Ceux qui prient : pour l’auteur, l’ensemble de la société constitue un seul corps à partir duquel l’Église apparaît unique et entière. Jusqu’au IXe siècle, les moines et les séculiers faisaient partie de deux catégories distinctes (sacerdotes et orantes). Leur rôle, rappelle Adalbéron, est de dire la messe et de prier pour les péchés des autres hommes. À aucun moment, les clercs ne doivent juger ou diriger les hommes, cela est du ressort du roi ! Son témoignage souligne le profond malaise qui existe au XIe siècle entre l’épiscopat et les monastères, en particulier les abbés de Cluny qu’il voit en horreur puisqu’ils se prennent pour des « rois » dit-il ;
ceux qui combattent : l’aristocratie châtelaine qui émerge au même moment a bien conscience de son appartenance aux lignages princiers et royaux de par l’apparition des noms de famille, l’émergence des récits généalogiques et du développement du titre de miles (chevalier) dans les sources du XIe siècle. Tous descendent directement des rois carolingiens et ne sont pas comme on l’a longtemps cru des « hommes neufs ». Adalbéron n’aime pas cette nouvelle catégorie de personnes qui se montre arrogante et usurpatrice. Néanmoins, les guerriers protègent les églises et défendent les hommes du peuple, grands et petits. Dans ce texte, la notion de « liberté » est très proche de celle d’« aristocratie », les domini (seigneurs), aptes au commandement, se distinguent des soumis;
ceux qui travaillent : les serfs travaillent toute leur vie avec effort. Ils ne possèdent rien sans souffrance et fournissent à tous la nourriture et le vêtement. Le fait que la servitude reste la condition du paysan reste très ancrée dans les classes dirigeantes de l’an mil. D’ailleurs pour désigner le paysan, Adalbéron n’utilise pas d’autres termes que servus (esclave puis serf en latin). D’autre part, il englobe dans la condition servile l’ensemble de ceux qui « fendent la terre, suivent la coupe des bœufs (…) criblent le blé, cuisent près du chaudron graisseux ». En bref, le monde paysan est peuplé par des individus soumis et « souillés par la crasse du monde ». Cette image péjorative des catégories populaires est le fait des élites ecclésiastiques.
Ce message du vieil Adalbéron est néanmoins plus complexe qu’il n’y paraît. Il faut d’abord remarquer que la protection des paysans est un faux problème. Cette protection n’est-ce pas en réalité les seigneurs qui leur interdisent de s’armer eux-mêmes pour mieux les dominer ? Ce schéma tripartite fonctionne, uniquement, dans un contexte « national », contre un ennemi extérieur. Lors des guerres privées, qui sont monnaie courante au XIe siècle, les bellatores combattent pour leur intérêt propre et ils ne défendent que partiellement leurs paysans. Pire, ils les exposent à leurs adversaires qui se feront un plaisir de les piller dans un dessein de vengeance chevaleresque. En allant plus loin que Georges Duby, il faut enfin souligner que le modèle tripartite proposé par Adalbéron est l'un des nombreux modèles possibles : bipartite (clercs et laïcs), quadripartite (clercs, moines, guerriers et serfs). Il ne faudrait pas croire non plus à une certaine hiérarchie des ordres. Les contemporains sont conscients que chacun a besoin de l’autre pour survivre.
« Ces trois ordres sont indispensables l’un à l’autre : l’activité de l’un d’eux permet aux deux autres de vivre. »
— Adalbéron de Laon, Poème au roi Robert, v. 1027-1030.
Dans l’idéal, les paysans doivent recevoir une protection, insuffisante soit-elle, des guerriers et la rémission à Dieu aux clercs. Les guerriers doivent leur subsistance et leur profit (impôts) aux paysans et leur rémission à Dieu aux clercs. Enfin les clercs doivent leur nourriture aux paysans et leur protection aux guerriers. Pour Adalbéron et Gérard, cette société idéale est déréglée lorsqu’ils écrivent vers 1025-1030.