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Les cours des miracles

Les cours des miracles

Dans Les Mystères de Paris d'Eugène Sue, l'incipit de l'œuvre suffit à nous enlever notre optique de «Monsieur Propre» des sociétés qui nous ont précédés et des partisans du : «.. .c'était mieux avant ! » Le narrateur nous plonge d'entrée dans un monde et une atmosphère milieu XIXe siècle, mais qui pourrait être sans âge, et nous fait découvrir une forme moderne de Cours des Miracles, refuge des rejetés, et face négative de la bonne conscience citadine: «Vers la fin du mois d'octobre 1838 par une soirée pluvieuse et froide, un homme d'une taille athlétique, coiffé d'un vieux chapeau de paille à larges bords, et vêtu d'un mauvais bourgeron de toile bleu flottant sur un pantalon de pareille étoffe, traversa le Pont-au-change et s'enfonça dans la cité, dédale de ives obscures, étroites et tortueuses qui s 'étend depuis le palais de justice jusqu 'à Notre Dame.

Quoique très circonscrit et très surveillé, ce quartier sert pourtant d'asile ou de rendez-vous à un grand nombre de malfaiteurs de Paris, qui se rassemblent dans les Tapis-Francs. Un Tapis-Franc en argot de vol et de meurtre signifie un cabaret de plus bas étage. Un repris de justice qui dans cette langue immonde s'appelle un Ogre ou une femme de même dégradation qui s'appelle une Ogresse, tiennent souvent ces tavernes hantées par le rebut de la populace parisienne, forçats libérés, voleurs, assassins y abondent...»

C'est ainsi que Eugène Sue décrit le Paris populaire avant que le baron Hausmann exécute sa besogne destructrice, et lénifiante, dépassant dans son esprit le caractère architectural. S'il est un lieu où depuis des siècles la concentration de la misère est la plus remarquable, c'est bien dans le cœur du vieux Paris. Dans ce dédale de rues étroites et sordides, vivait une foule de miséreux, toujours en quête d'un mauvais coup ou d'une aumône somptueuse.

Là se situait dit la légende, La Cour des Miracles, entre la rue Saint Sauveur, la rue des Petits Carreaux, du Caire et Saint Denis. Elle connut son apogée à une époque où la misère physique et morale des hommes était à son comble : il semblait que la raison avait déserté la terre. Tout avait commencé avec l'arrivée de la peste en 1347: jusqu'à la fin du quatorzième siècle cette épidémie ravagea l'Europe et en particulier La France qui perdit pratiquement cinquante pour cent de sa population. L'homme était rare en cette fin de siècle, où se déroulait aussi «la guerre de cent ans».

Les campagnes, ravagées par les soldats devenaient désertes, les hommes affamés se dirigeaient vers les villes, car dans leur raisonnement plus la ville est importante, plus elle a d'activités économiques, foires, pèlerinages, et plus elle peut offrir d'emplois journaliers ; mais elle est aussi le terrain de prédilection pour les marginaux qui peuvent dans l'anonymat y exercer leurs talents de voleurs.

«Or, bien que l'homme soit devenu rare nombre de vagabonds ont afflué, « comme des oiseaux » vers les villes et en particulier vers Paris où, en s'installant dans l'oisiveté alors que leur statut social les contraint au travail, ils suscitent les inquiétudes du pouvoir royal. »

La fin de la guerre de cent ans n'arrangea pas non plus les choses car elle mit sur le pavé d'anciens mercenaires jetés sur le carreau par la paix. Le monde des truands s'enrichissait ainsi de la pire espèce, les anciens écorcheurs de l'armée de Charles VII, assassins, violeurs sans vergogne, et Paris devint l'épicentre du monde des voleurs.

Contrairement à la légende, il n'y avait pas en ce temps là à Paris qu'une Cour des Miracles, mais plusieurs. On en trouvait une autre Rue de la Truanderie, et aussi Rue des Poulies qui devint ensuite Rue des Francs Bourgeois parce que ses locataires ne payaient pas de taxes municipales.

Mais pourquoi Cour des Miracles ? tout simplement parce que la majorité des membres qui la composaient étaient de faux infirmes, lesquels dans la journée apitoyaient les bourgeois par leurs dégradations physiques apparentes, et par «miracle» recouvraient le soir l'usage de leurs membres et de leurs sens. Ce rendez-vous nocturne au cœur de la capitale avait ses rites et ses habitudes et aussi son «gouvernement autonome». Le corps de police municipal n'y avait pas accès. Les truands avaient leur Roi, leur assemblée délibérante, ils vivaient donc de charités et de larcins et refusaient d'admettre parmi eux les bandits de, grande route. Ainsi ils pouvaient habiter dans ce lieu protégé, sorte de zone franche, de père en fils, sans s'attirer des opérations répressives de la part de la garde royale.

La littérature abonde sur ce sujet mais la description peut-être la plus vivante et qui restitue cette ambiance anarchique et en même temps surréaliste, nous est donnée par Victor Hugo dans Notre Dame de Paris. Au Livre II, chapitre VI, intitulé La cruche cassée, le narrateur nous relate l'arrivée impromptue de Grégoire, un des personnages du roman, dans la célèbre Cour des Miracles, après qu'il se soit perdu dans une ruelle longue et sombre du Paris d'autrefois, poursuivi par « le cul-de-jatte, debout sur ses pieds. . .» et «. . .l'aveugle qui le regardait en face avec ses yeux flamboyants.» Le cul de sac où il se trouve projeté est « une place immense, où mille lumières éparses vacillaient dans le brouillard confus de la nuit» La Cour des Miracles, «cercle magique où les officiers du Châtelet et les sergents de la prévôté qui s'y aventuraient disparaissaient en miettes: cité des voleurs, hideuse verrue à la face de Paris.. .cabaret de brigands, tout aussi rouge de sang et de vin!» C'est dans ce monde absurde, diabolique et sordide que toute la misère physique et morale de Paris est concentrée. Là, où le vice règne en maître, mais aussi la poésie, vit une société parallèle, comédienne, composée de faux aveugles, de faux infirmes, de sourds à l'ouïe fine, de filles de joie, d'enfants volés. Sur des trônes faits de barriques de vin, règne Le Roi de Thunes, successeur du grand Coestre, suzerain suprême du royaume de l'argot qui se déplaçait impunément dans la cité «accroupi dans une charrette traînée par deux grands chiens» , le Duc d'Égypte et de Bohême, et l'Empereur de Gaulée «. - .dans sa robe tachée de vin», ses compères.

L'argot était la langue commune de ces hommes. Une langue secrète issue de la guerre de cent ans, particulièrement utilisée par François Villon. Certains clercs fréquentaient ces lieux où se déroulaient des fêtes dionysiaques et parlaient cette langue si imagée dont beaucoup de mots sont encore employés de nos jours, comme quille qui signifiait jambe, la touche. la main, les ras : les curés: les verbes polir ou nettoyer qui voulaient dire voler, ainsi que les Coquillards, les Vendangeurs, les Blancs coulons, les Caymans. Mais il y avait aussi «les Courtauds de boutanche (les chômeurs), les Hubins, les Sabouleux, les Calots, les Francs-mitoux, les Polissons, les Piètres, les Capons, les Malin greux, les Rfodés, les Marcandiers, les Narquois, les Orphelins, les Cagoux ... » si bien catalogués par Victor Hugo dans Notre Dame de Paris. Les Coquillards d'ailleurs, ainsi appelés à cause de leur ressemblance dans l'errance avec les pèlerins qui se rendaient à Saint Jean de Compostelle et avaient comme eux la coquille pour signe de reconnaissance, possédaient même un langage argotique particulier, codé, et élisaient leur propre Roi, le Roy de la Coquille. On se doute bien que tous ces pouvoirs parallèles devaient irriter le pouvoir officiel qui cherchait vainement des solutions pour s'en débarrasser, mais n'osait affronter au grand

jour cette masse de déshérités. Les étudiants étaient aussi très proches du monde des truands, et posaient problème à l'autorité en étant de fieffés voleurs. «Pire ne trouverez que escouliers» disait François Villon le plus célèbre des voleurs poètes. A Paris entre 1444 et 1453, les écoliers furent les maîtres du pavé. Villon lui-même devient un assassin ; à vingt quatre ans il tue un prêtre au cours d'une querelle, vole cinq cents écus dans le collège de Navarre et devient vagabond. Il s'éloigne de Paris pour ne pas être pendu et on perd sa trace. La légende de ce personnage équivoque, double, voleur et grand poète naît, et sa conception de la société de son temps devient franchement marginale car bien qu'il soit clerc il refuse toute sorte d'arrangement. Son œuvre intitulée Petit Testament le confirme par son apologie du vol « Voleurs, volez, mais prenez garde aux sergents et au bourreau, prenez garde à la potence, et à ce roué qui fait faire la moue.'» Dans cette œuvre d'ailleurs on apprend énormément sur l'ambiguïté et le coté carnavalesque du Moyen Age où l'homme, dont la vie est souvent très courte, a besoin de vivre intensément le temps présent. Comme disait aussi François Villon à ses étudiants «mais que j'ai fait mes étrennes, honnête mort ne me déplaît ». . . ( pourvu que j'ai pris ma part de bon temps, une mort honnête ne me déplaît pas ) On peut ainsi à travers Le Testament mieux comprendre la philosophie existentielle et désespérée du siècle de Charles VII et de Louis XI, où se côtoyaient dans la folie et la fête, l'ordre de Dieu et l'ombre de la mort, l'envie de se fondre dans la société et le besoin d'y échapper.

La Cour des Miracles étant le parangon de ce monde indécis et hanté par le provisoire. Comme de nos jours dans les grandes villes, la mendicité au Moyen Age est le spectacle permanent de la rue. Vingt pour cent de la population ne peut subvenir à ses besoins par manque de travail régulier. Subvenir à ses besoins n'étant aussi qu'une autre forme de pauvreté parce que la totalité des ressources de ces gens là était consacrée à se nourrir plus ou moins correctement. Cependant parmi ces mendiants permanents, il fallait encore reconnaître les vrais des faux et seule la Cour des Miracles était le lieu où cette vérité éclatait au grand jour, car dans son giron chacun tombait le masque. Dans la cité en effet comment reconnaître les parasites ( ceux qui mendient plutôt que de chercher du travail), les oyseuls, de ceux que la misère, la malchance, la maladie, le découragement, ont abattu et réduit à l'état de vagabonds sans force physique ou morale ? comment diversifier dans la multitude des miséreux le vagabond ou l'errant, celui qui demeure partout, du compagnon artisan qui accomplit son tour de France, ou du domestique qui change bien involontairement de maître, du joyeux malandrin sans morale?

Il était aussi difficile qu'aujourd'hui de reconnaître les vrais mendiants que nous venons d'évoquer, d'une autre forme de laissés pour compte, mais «professionnel de la manche», l'Aristocratie de la rue ; ceux qui par ancienneté ou expérience avaient le monopole des bons endroits où la mendicité pouvait devenir très lucrative. Aux temps anciens comme aujourd'hui, les portes des églises et les carrefours très fréquentés par les nantis étaient les lieux les plus recherchés par les mendiants.

Une sorte de refus du travail, de rejet, semble s'établir dans la société manuelle du quatorzième et du quinzième siècle. Des ordonnances sont éditées contre ceux qui sont perçus comme des errants. Elles exigent que tous hommes «qui soyent sains de corps et de membre» gagnent leur vie, ou bien quittent la ville dans un délai de trois jours. L'Église même approuve ces mesures alors que le pauvre jusque là était considéré «Image de Dieu», et elle essaye de dissuader ses fidèles de donner des aumônes aux personnes en état physique de travailler. Mais ces mesures répressives comme celles prises de nos jours ne servirent qu'à marginaliser un peu plus les différents corps sociaux.

Nos «refuges» des grandes métropoles, les Étapes, nos Associations où se succèdent sans grand espoir de retour les pauvres et les victimes d'une société où l'humanisme a disparu, sont les allégories, les reflets déformés des Cours des Miracles où l'exubérance et la poésie ont été remplacées par la pitié et la sensiblerie. Comme au Moyen Age des arrêtés «anti-mendicité» voient le jour et donnent bonne conscience à ceux pour qui le destin a été clément, à ceux qui possèdent le superflu et ont des difficultés à pourfendre leur manteau pour en donner la moitié au «Pauvre».