Abbaye de Corbie
L’ancienne abbaye royale Saint-Pierre de Corbie était un monastère de moines bénédictins situé à Corbie, dans le département de la Somme, à une quinzaine de kilomètres à l'est d'Amiens en France.
L'abbaye a été fondée au VIIe siècle par la reine Bathilde, mère de Clotaire III roi de Neustrie et de Burgondie, non loin de la confluence de la Somme et de l'Ancre.
Elle a joué un rôle de premier plan dans la Renaissance carolingienne par la production de son scriptorium et l'activité de ses missionnaires.
La fondation
Comme Clovis et Clotilde avaient fondé l'abbaye Sainte-Geneviève à Paris, Bathilde fonda l'abbaye de Corbie. La reine Bathilde (vers 635-680), régente de Neustrie et de Burgondie pendant la minorité de Clotaire III (657-665), décida de fonder une abbaye sur les terres ayant été attribuées à Guntland, maire du palais et revenues au fisc royal après sa mort.
La date de la fondation ne nous est pas connue avec exactitude. Elle se situerait entre la date de la mort du roi Clovis II, fin 657 et un second diplôme de Clotaire III en faveur de l'abbaye datée du 23 décembre 661.
La première mission assignée par le pouvoir royal à l'abbaye était de christianiser les campagnes qui n'étaient pas encore totalement sous la tutelle de l'Église au VIIe siècle.
Le second objectif était de renforcer le pouvoir royal en s'appuyant sur l'Église pour structurer l'espace situé à l'est d'Amiens pour mieux le contrôler. Enfin la finalité de la fondation était d'essence religieuse. La reine put exprimer ainsi sa foi intense et les moines devaient prier éternellement pour les membres de la famille royale.
L'abbaye ne devait pas être un lieu fermé où les moines devaient vivre en reclus, le pouvoir royal assigna à l'abbaye une double mission sociale : l’aumône aux pauvres et l'hospitalité aux hôtes de passage.
Pour ce faire, un très grand territoire fut octroyé au monastère, bien plus que ce que nécessitait la subsistance des moines. L'abbaye reçut de plus des donations privées. En lui accordant de larges biens, la reine Bathilde voulut conférer à l'abbé une autorité incontestable et en faire un « grand » du royaume. La sécurité matérielle lui procura une nombreuse clientèle. Aux terres de Guntland s'ajoutèrent celles de Frodin qui s'étendaient au nord d'Amiens, des environs de Doullens jusqu'à la forêt de La Vicogne. La dotation de l'abbaye comprenait plus de 20 000 ha situés de part et d'autre de la Somme dont une grande partie de forêts. L'ensemble de la dotation s'élevait à 22 000 ha environs. Bathilde s'adressa, pour la fondation de l'abbaye de Corbie, à Walbert, abbé du monastère de Luxeuil qui lui fournit une soixantaine de moines (dont plusieurs copistes) sous la direction de Theudefroid qui s'installèrent dans la villa gallo-romaine de Guntland. Ils apportèrent avec eux la règle de saint Colomban qui était en vigueur à l'abbaye de Luxeuil, déjà influencée à cette époque par la règle de saint Benoît.
D'importants privilèges accordés à l'abbaye
Dès sa fondation, l'abbaye bénéficia de l'exemption épiscopale et de fait échappait à la juridiction de l'évêque d'Amiens ; elle fut placée sous l'autorité spirituelle directe du pape. De plus, la reine Bathilde accorda à l'abbaye l'Immunité pour toutes ses possessions présentes et à venir.
En outre, l'abbaye de Corbie était exempte dans tout le royaume de tout droit à vendre (PH) au fisc royal (octroi, douane, péage etc.) sur la circulation des marchandises. L'abbaye se voyait, dès 661, octroyer une part des douanes perçues annuellement dans le port de Fos, en Provence. L'abbaye put faire venir jusqu'à Corbie tout produit arrivant à Fos par bateau dont parchemins et papyru.
Dès l'origine, deux basiliques : Saints Pierre et Paul et Saint Étienne furent construites, la première était l'église abbatiale.
L'apogée carolingienne
Lors de la grande expansion monastique en Europe occidentale, au VIIIe siècle, le monastère adopta la règle de saint Benoît, les moines devinrent donc des bénédictins.
Le monastère forma d'emblée des moines lettrés, tels Leutcharius, Abellinus et Martin de Corbie qui fut précepteur du futur maire du palais, Charles Martel. Théofroy eut pour successeurs : Erembert, Maurdramne, Adalard de Corbie (le fondateur de l'abbaye-sœur de Corvey en Westphalie), Wala, et les théologiens Paschase Radbert et Ratramne de Corbie…
L'activité savante de l'abbaye se matérialisa, alors, par une collection de manuscrits, une production poétique, un intérêt certain pour la langue romane alors en formation et une connaissance du grec. À cette époque, Corbie était un centre intellectuel de première grandeur, le plus ancien et le plus renommé du nord de la France que nous connaissons. Hubert Le Bourdellès a établi que l'ouvrage grec d'astronomie Aratus latinus avait été traduit par un moine de l'abbaye de Corbie, vraisemblablement entre 723 et 744, sous l'abbatiat de Grimoald.
À la fin du VIIIe siècle, la bibliothèque de l'abbaye de Corbie conservait différents types d'ouvrages : outre l'Écriture, la Patristique et la Grammaire, des œuvres des auteurs classiques de l'Antiquité : Pline, Hygin, Censorin, Fulgence, Isidore de Séville.
Maurdramne fit rédiger une Bible en sept écritures différentes, dont la minuscule caroline.
Paschase Radbert et Ratramne de Corbie y débattirent de la transsubstantiation au IXe siècle.
L'abbaye de Corbie aurait été le lieu où furent élaborées les Fausses décrétales décrétales, qui sont un ensemble de documents canoniques falsifiés. Cet apocryphe que l'historien Johannes Haller juge comme l'une des plus grandes falsifications historiques avait pour but principal de protéger les évêques lors de procédures criminelles en leur assurant une quasi-immunité vis-à-vis des archevêques (métropolites) et du pouvoir temporel. L'historien Klaus Zechiel-Eckes a identifié les faussaires, en montrant que ceux-ci avaient employé des manuscrits de la bibliothèque de l'abbaye. Il a rassemblé un certain nombre d'indices qui impliqueraient Paschase Radbert, comme l'un des protagonistes de l'atelier de faussaires.
En 855, le pape Benoît III confirma l'exemption de l'abbaye et accorda à l'abbé le privilège honorifique de porter les insignes pontificaux. L'abbé de Corbie se considéra dès lors comme l'égal de l'évêque d'Amiens et des conflits éclatèrent entre eux au sujet de l'exemption.
Le scriptorium
Le scriptorium de l'abbaye de Corbie fut, avec celui de l'abbaye de Fulda, l'un des plus importants du haut Moyen Âge. Dès le VIIIe siècle, l'abbaye possédait des ouvrages des textes sacrés, des ouvrages de patristique, de grammaire, d'auteurs antiques comme Pline l'Ancien, Hygin, Censorin, Fulgence, Isidore de Séville. Les moines de Corbie traduisirent vers 750, un ouvrage grec d'astronomie, Les Phénomènes, poème de 1 154 vers, composé vers 276 av. J.C. par Aratos de Soles.
C'est dans le scriptorium de l'abbaye de Corbie que furent élaborés plusieurs types d'écriture issus de la semi-onciale et de la cursive antique :
Un nombre important de manuscrits semble avoir été produit sous la direction du bibliothécaire de l'abbaye, Hadoard. Parmi les textes de l'Antiquité préservés par le travail des moines de Corbie, on trouve :
le Vaticanus latinus 3864, unique témoin des discours de Salluste ;
le Vaticanus latinus 3872, contenant des textes de Sénèque l'Ancien
le Laurentianus 63,20, contenant le texte de la troisième Décade de Tite-Live ;
le Classicus Latinus F. V. conservé aujourd'hui à Saint-Pétersbourg, l'un des deux témoins du De re rustica de Columelle ;
le Parisinus Latinus 1216, un palimpseste contenant des fragments des lettres de Fronton ;
plusieurs manuscrits uniques de Tertullien12, formant le corpus Corbiense, dont des pseudépigraphes de Tertullien dus à Novatien ;
quelques traités des hérésiarques montanistes
l'unique copie (Xe siècle) de la Lex Angliorum et Werinorum hoc est Thuringorum et de la Lex Saxonum.
Le scriptorium a également joué un rôle important dans la diffusion des connaissances mathématiques, car on y a recopié les géométries de Boèce et de Cassiodore
Les moines de Corbie hors de Corbie
C'est l'abbé Adalard de Corbie qui édicta, au IXe siècle, les Statuts qui avait pour but d'organiser la vie dans le monastère, d'en définir les fonctions notamment l'action caritative. D'après les Statuts, on peut estimer le nombre de moines de Corbie, à cette époque, à 300 mais certains historiens jugent ce nombre exagéré et l'estiment à 150. Cousin de Charlemagne, Adalhard mena ainsi que son frère Wala d'actives missions diplomatiques notamment en Italie.
Les moines bénédictins de Corbie menèrent une action d'évangélisation hors de leur abbaye, en Allemagne, ils fondèrent l'abbaye de Corvey, en 815, sur la Weser, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, dont Wala fut le premier abbé. De là, Anschaire, moine originaire de Corbie, partit évangéliser le Danemark et la Suède puis devint archevêque de Hambourg et évêque de Brême où il mourut en 835.
Adalhard et ses frères fondèrent également, en 822, un couvent de moniales à Herford, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie dont Suala, la nièce d'Adalhard fut la première abbesse.
La légende des reliques de saint Gentien
En 893, Francon d'Amiens, abbé de Corbie, se désolait de ne pas posséder dans son abbaye de reliques d'un saint renommé. Il entreprit d'organiser un rapt de reliques dans la cathédrale d'Amiens. Nuitamment, des hommes de l'abbé s'introduisirent dans la cathédrale et s'emparèrent de la châsse où se trouvaient les reliques de saint Gentien et s'enfuirent. Le vol découvert, les Corbéens furent poursuivis par les hommes de l'évêque d'Amiens mais, au moment où ils étaient sur le point de rejoindre les fuyards, une épaisse nappe de brouillard s’abattit sur les lieux à mi-chemin entre Amiens et Corbie. Ainsi cachés des poursuivants, les Corbéens purent, sans encombre, emmener les saintes reliques jusque dans leur abbaye. Ce « miracle » aurait été accepté comme tel par les Amiénois.
L'abbaye de Corbie dans la féodalité
L’abbaye de Corbie fut mise à sac et incendiée par les Vikings en 881 très probablement, de nombreuses chartes furent perdues. C'est alors que l'abbé Francon d'Amiens, décida de résister, il fit construire des remparts pour assurer la défense de l'abbaye. Il s'arrogea les pouvoirs militaires et juridiques, obligea les seigneurs vassaux de l'abbaye au service militaire, réunit trois plaids par an où furent convoqués tous les hommes liges de l'abbaye et y rendit la justice. Une seigneurie banale voyait le jour dont l'abbaye était le centre politique et judiciaire et l'abbé le seigneur. Il usa des pouvoirs d'un comte soit par délégation royale soit par usurpation. Les successeurs de Francon firent battre leur propre monnaie du IXe au XIIe siècles18. L'affaiblissement du pouvoir royal au Xe siècle fit entrer l'abbaye de Corbie dans la féodalité, le rôle civil de l'abbé l'emportait sur la fonction religieuse. Il pouvait créer une hiérarchie féodale dans le domaine de l'abbaye en y distribuant des fiefs, en y exerçant le pouvoir d'un comte sans en avoir encore le titre.
La réforme grégorienne s'impose à Corbie
C'est vers la fin de son abbatiat, que Nicolas Ier, (1097-1123) demanda la venue à Corbie de Gossuin d'Anchin, moine de l'abbaye Saint-Sauveur d'Anchin renommé pour son zèle à faire appliquer la Réforme grégorienne.
Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, dans la première moitié du XIIe siècle, parvint à imposer les Statuts de Cluny20 à l'ensemble des abbayes bénédictines. Sous l'abbatiat de l'abbé Robert, l'abbaye de Corbie adopta, en 1142, les Statuts d'Erembert, du nom d'un abbé de Corbie du début du VIIIe siècle qui avait amendé la règle de saint Colomban par l'apport de certains aspects de la règle de Saint-Benoît comme le Laus perennis, louange psalmodiée perpétuellement par des équipes de moines. Ces Statuts d'Erembert étaient en fait, les Statuts de Cluny revêtus d'un habillage destiné à ne pas heurter la susceptibilité des religieux corbéens.
L'abbaye, la commune et le roi
L'histoire de l'abbaye à cette époque ne fut qu'une suite de luttes, de conflits menés par les abbés contre ses puissants voisins, le comte d'Amiens, le comte de Flandre, le duc de Normandie, pour garder son indépendance ou contre les empiétements de ses vassaux. Pour contenir les seigneurs des environs, l'abbé de Corbie fut contraint d'accepter la création de la commune de Corbie en 1124 pour gagner le soutien de la population de la ville. Le roi Louis VI le Gros apposa son sceau sur la charte de franchises et Philippe Auguste, en 1180, confirma et augmenta ces franchises communales. Néanmoins, le roi prenait grand soin de préserver les privilèges de l'abbaye. En 1185, Philippe Auguste qui venait de récupérer le comté d'Amiens, créa le comté de Corbie et l'attribua à l'abbé. Dans les différents qui ne manquèrent pas de voir le jour entre la commune et l'abbaye, le pouvoir royal soutint systématiquement cette dernière. Naturellement, l'abbaye, devenue puissance féodale, avait perdu une partie de sa richesse mais elle avait réussi à garder l'essentiel au détriment de son rayonnement spirituel et culturel.
Parti en croisade en 1189, l'abbé Nicolas III obtint du roi la suppression des articles additionnels de la charte communale. Cependant, en 1191, l'abbé Nicolas III en lutte avec ses religieux dut renoncer à ses fonctions.
Incendies et reconstruction de l'abbaye
Au cours du XIIe siècle, l'abbaye fut victime d'incendies à trois reprises, en 1137, 1147 et 1149. En 1022, sous l'abbatiat d'Herbert, l'église Saint-Pierre fut victime d'un incendie, elle fut relevée par l'abbé Richard et par le moine Gérard sous l'abbatiat de Foulques le Grand, en 1058. Sous l'abbatiat de Robert, le 1er août 1137, nouvel incendie ravagea l'abbaye, Dreux, châtelain de Corbie finança le déambulatoire et les nefs latérales de l'abbatiale, Bernard de Moreuil offrit le bois pour la reconstruction et finança la subsistance des ouvriers. Il se fit, par la suite, moine à l'abbaye et son fils devint l'abbé Nicolas II23. En 1149 et 1152, le cloître et le palais abbatial furent à leur tour la proie des flammes.
La reconstruction traîna en longueur, vers 1160 débuta la construction de l'église Saint-Jean-l’Évangéliste, qui fut consacrée en 1201 et affectée, en particulier, à la célébration des services funèbres. L'église Saint-Etienne avait été construite dès la fondation de l'abbaye en 662 et reconstruite à la fin du Xe siècle. Elle était réservée aux Caritables, confrérie chargée de prier et de secourir les pauvres.
L'église abbatiale Saint-Pierre fut détruite à plusieurs reprises au XIIe siècle et fut reconstruite. Elle possédait huit chapelles dont la chapelle de Soyécourt, construite par la Famille de Soyécourt pour en faire sa nécropole, en 1297. En 1267 débuta la construction d'un nouveau cloître sous l'abbatiat de Pierre Mouret. La construction d'un réfectoire adossé à la galerie sud du cloître sous l'abbatiat d'Hugues de Vers débuta vers 1275, son architecture gothique était « hardie et délicate ».
L'abbaye triomphe de la commune
La situation financière de l'abbaye se dégrada du fait du retournement de la conjoncture économique et des dettes accumulées. Les différents entre l'abbaye et la commune, elle aussi en proie aux difficultés financières, se multiplièrent pendant tout le XIIIe siècle, le pape, le roi, le parlement de Paris s'en mêlèrent. L'abbaye sortit renforcée de ces conflits grâce au soutien du pouvoir royal, parce qu'elle était une sorte de tête de pont lors des luttes menées dans le nord du royaume, contre la Flandre notamment.
En 1310, les bourgeois de Corbie pour se sortir de ses problèmes financiers remirent ente les mains du roi Philippe IV le Bel, la commune avec tous ses droits et sa juridiction. Les religieux offrirent au roi de la racheter en échange du domaine de Vesly-sur-Aisne et la somme de 6 000 livres parisis.
L'abbaye bénéficia par la suite de plusieurs privilèges royaux, sans retrouver néanmoins le rayonnement politique et culturel qui était le sien dans la première moitié du IXe siècle, elle était toujours une pièce importante dans le jeu politique des XIIe siècle et XIVe siècle.
Une abbaye disputée
Corbie était au nombre des villes de la Somme qui, par le traité d'Arras de 1435, avaient été remises au duc de Bourgogne. Le duc de Bourgogne, en 1461, fit élire à la tête de l'abbaye, Jacques Ranson, un de ses fidèles. Sous le règne de Louis XI, la ville de Corbie et l'abbaye furent prises, détruites, reprises et détruites à nouveau par le roi de France ou le duc de Bourgogne jusque 1477. À la mort de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, la Picardie et l'abbaye de Corbie furent définitivement rattachées au royaume de France.
Mais l'abbaye n'en avait pas terminé avec l'occupation étrangère, en 1492, Impériaux et Anglais s'emparèrent de Corbie, l'abbé Pierre d'Osterel dut se réfugier à Paris. La ville et son abbaye restèrent aux mains des Anglais pendant presque une année.
Pierre d'Osterel revenu à Corbie fit débuter, en 1501, la construction d'une nouvelle abbatiale. Elle ne fut terminée qu'au XVIIIe siècle