Le mariage
Le millénaire médiéval a vu l'évolution de la situation conjugale. Pendant toute la première moitié de ce millénaire, pendant le haut Moyen Age, le mariage est un héritage issu des traditions romaines et germaniques. Parmi les populations germaniques qui se sont installées un peu partout dans l'Empire, le mariage est une stratégie d'alliances ou même de paix, d'où le terme de Friedelelie. Cette tradition va s'enraciner solidement et sera doublée, surtout dans les familles aristocratiques, pendant toute la période mérovingienne et même carolingienne, par une polygamie, concrétisée par la présence fréquente, de nombreuses concubines, et par la répudiation fréquente des épouses.
L'Église va s'employer à lutter contre polygamie et répudiation. Dans la seconde partie du Moyen Age, le mariage perd ce côté un peu chaotique qui a été celui du haut Moyen Age. Par contre, la « stratégie sociale du mariage » va perdurer. La société était alors essentiellement terrienne, pour les aristocrates et les paysans libres, cette « stratégie » avait ses nécessités, elle va d'ailleurs perdurer jusqu'à l'époque moderne et jusqu'au déclin de la « société terrienne ».
Mais, à côté de cette stratégie qui fonde bien souvent le mariage, l'Église amène une grande révolution. Dès le début, elle mène un combat pour la fidélité et la monogamie. Au milieu du M' siècle, la réforme grégorienne commence à mettre en place le mariage grégorien. Au milieu du 11° siècle seulement, deux théologiens vont solidement codifier le mariage. Avant 1150, à Bordeaux, Gratien rédige Concordia discordantium canonum, plus de 3 800 textes qu'on appelle plus simplement les « Décrets ». Dix ans plus tard, Pierre Lombard rédige les sentences dont le IV° Livre est consacré au mariage. L'Union doit être monogamique (une seule épouse), indissoluble, consensuelle et exogamique (pas de consanguinité). Tous ces critères vont à l'encontre des habitudes du haut Moyen Age. Par ailleurs, en 1181, le mariage devient un sacrement qui repose surtout sur le texte de Matthieu (XIX, 6): « Que l'homme ne sépare donc pas ce que Dieu a uni. »
L'Église insiste aussi beaucoup sur le consentement des époux et accepte même le mariage secret qui va à l'encontre de la « stratégie des alliances » si le consentement ne semble pas réel. Pour l'Église, le mariage est un pacte conjugal, c'est l'engagement qui fait le sacrement. Gratien précise : « le consentement fait le mariage ». C'est donc lui qui est à l'origine du mariage tel qu'il est parvenu jusqu'à nous. Par ailleurs, suite à divers conciles, dont celui de Rouen en 1072, le prêtre doit vérifier l'absence de consanguinité, d'où la publication des bans.
Le consentement est mis en avant par l'Église et, même dans le mariage « pacte social », les relations conjugales semblent être relativement harmonieuses. On relève dans les textes la notion d'affection, de tendresse conjugale. Déjà, au début du 6° siècle, à Lyon, une épitaphe d'un époux à son épouse évoque ceci « Dans la cruelle séparation que tu nous infliges, tu prives nos enfants de ta vue, toi qui a préféré recevoir le Ciel en récompense. » La superbe statue, datée de 1290, représentant saint Louis et son épouse, témoigne de cette tendresse entre époux qui transparaît beaucoup à cette époque. Les lettres entre époux sont riches d'informations à ce sujet. C'est le cas, entre autres, de l'abondante correspondance entre John et Margaret Paston. Les exemples sont très nombreux. La famille se limite généralement au couple et aux enfants ; la « famille élargie » est minoritaire. Le conflit dans le couple est surtout dû à l'adultère. La violence conjugale existe mais elle est limitée, sous Charles VI par exemple, l'homicide entre époux représente moins de 1 % des meurtres. Dans le cas de violences, la séparation de corps peut être prononcée mais le lien du mariage subsiste.
L'institution semble avoir relativement bien fonctionné et la tendresse semblait être le complément du consentement voulu et imposé.
Un héritage du haut Moyen Age la stratégie sociale du mariage
Au Moyen Age, il est rarement voire nullement question d'amour dans l'engagement matrimonial. D'ailleurs, depuis le haut Moyen Age, le mot est utilisé soit pour décrire une folle passion, à la fois malsaine et destructrice, soit pour désigner un sentiment égoïste, qui va à l'encontre de tout principe de charité chrétienne. Ainsi, dans les diverses sources littéraires, l'évocation de l'amour dépend presque toujours d'un contexte particulier qui se situe hors des liens conjugaux et ne peut trouver son épanouissement que dans une relation que l'Église réprouve.
Le Traité de l'amour courtois, écrit à la fin du 12° siècle, est très clair, à ce sujet: « Une femme ne peut avoir deux cœurs à aimer à la fois l'un et l'autre... Puisque Dieu a assemblé mari et femme, un autre homme ne peut point les séparer et détruire leur amour mutuel » (cité
par Jean Verdon, dans La Femme au Moyen Age, p.27). Et s'il arrive que l'amour existe dans le mariage, il est uniquement le fait du mari. Quant aux filles, elles sont préparées, dès l'enfance, à leur statut d'épouse puis de mère. Car la société médiévale voit surtout dans le mariage une affaire qui se conclut entre deux familles.
Il est l'issue favorable et avantageuse d'une stratégie finement et longuement élaborée, même dans les familles les plus simples, dont l'enjeu dépend principalement de la situation sociale des mariés.
La décision de l'engagement
Dans les familles nobles, les jeunes filles en âge de se marier n'ont qu'un contact « chaperonné » avec le sexe opposé ; il leur est donc difficile, voire impossible, de penser pouvoir choisir celui qu'elles épouseront. Elles n'ont pas, non plus, vraiment l'occasion d'y penser puisque la plupart d'entre elles sont fiancées dès
que les premiers signes de formation apparaissent, quand elles ne connaissent pas le nom de leur mari depuis leur tendre enfance. Évidemment, le sacrifice concerne autant les filles que les garçons puisque le mariage est vécu comme un traité de paix, une garantie d'harmonie ; et l'alliance est consentie très tôt. Les exemples, dans l'Histoire, abondent, à l'image d'Henri le Jeune, fils d'Aliénor d'Aquitaine et d'Henri Plantagenêt, qu'on fiance en 1158, à l'âge de deux ans, à Marguerite, âgée d'à peine six mois, fille de Louis VII de France et de Constance. Plus le milieu social est élevé, plus l'autorité parentale régit l'engagement. Dans les campagnes, bien que les intérêts soient beaucoup moins importants, la stratégie existe également. Elle se situe à un autre niveau. II s'agit notamment d'empêcher un déficit de naissance et de main d'œuvre, indispensable à la survie de la famille paysanne. Elle se présente sous la forme de ce que les historiens appellent une « cour pré-conjugale » : tous les 1° mai ou 14 février, pour la Saint-Valentin, les garçons et les filles prêts pour le mariage, écrivent leur nom sur un papier et le déposent dans une corbeille, réservée à chacun des sexes. Les deux noms, celui de la fille et du garçon, tirés au sort en même temps, ont une année pour se lier. Et, à l'issue de cette période, le problème du choix ne se pose que s'il existe de
réels obstacles à l'union, comme l'obligation de se marier au sein de sa propre famille ou un fossé social trop profond. Le libre arbitre des jeunes gens paraît quelque peu respecté mais il ne l'est pas plus.
Pourtant, très tôt, l'Église travaille à imposer la notion de choix comme fondement du mariage et exige le consentement des deux futurs époux. Elle rejette même, dès le 8° siècle, celui des parents comme base d'une union valable. Georges Duby souligne, à ce sujet, que « l'autorisation du père et de la mère ne parait plus indispensable aux yeux de I’Église, et cela de moins en moins à mesure que se dégage la valeur sacramentelle du mariage : ce sont l'époux et l'épouse qui sont les ministres du sacrement, le prêtre n'étant là que comme témoin
(...) dont la présence signifie seulement celle de l'Église entière et atteste le caractère sacré de l'union conjugale ». Malheureusement, la réalité est souvent plus rigide, ainsi qu'en attestent encore les actes de la fin du Moyen Age. Qu'il s'agisse de droit coutumier ou de droit écrit, de nombreux documents montrent qu'au 15° siècle la mention expresse du consentement parental est parfois obligatoire.
Des fiançailles à la noce
Bien que les fiançailles ne constituent pas l'alliance, de manière officielle, elles affirment l'engagement des futurs époux. Les rompre peut entraîner des conséquences particulièrement lourdes pour les familles qui vont souvent jusqu'au conflit. Aussi faut-il comprendre que la période des fiançailles représente un moment fragile pour la famille qui met tout en œuvre pour la garantir. Pour prouver sa bonne foi, le prétendant et sa famille doivent s'entretenir avec le père de la jeune fille. C'est à ce moment là que se négocient les conditions matérielles ou politiques de l'alliance. Il peut aussi s'agir de mettre fin à une hostilité qui dure depuis longtemps, ce qui rend la discussion encore plus délicate. Quand les deux familles se sont mises d'accord, un acte qui porte mention de la nature et du montant du douaire est rédigé. La cérémonie de fiançailles peut alors avoir lieu.
C'est au cours des fiançailles que sont échangés les consentements. Il n'est pas rare, particulièrement dans les familles nobles, que le prêtre invite à les célébrer en un lieu saint, chapelle ou église, tant elles ont une importance symbolique forte ; il accorde alors sa bénédiction. Les rites qui suivent sont divers et varient d'une région et d'une époque à l'autre. La péninsule ibérique, par exemple, obéit à un rituel très rigoureux qui consiste à donner les anneaux, puis à remettre la charte de douaire avant d'échanger un baiser. Chez les Francs, la tradition veut que le futur mari envoie à la famille de sa fiancée une somme avec laquelle il s'assure de la pureté de la jeune fille.
Dans d'autres régions, il est coutume que le prétendant verse des arrhes à celle qu'il veut épouser. Si elle accepte, il lui remet l'anneau, l'embrasse et lui offre des pantoufles. Mais le principal échange réside évidemment dans la « transaction financière » qui lie désormais les deux familles.
Il n'est sans doute pas inutile de rappeler ici le rôle, pas toujours très simple, que joue l'argent dans le mariage médiéval. La dot de la jeune femme, qui représente généralement une avance accordée par ses parents sur sa part d'héritage, peut se constituer d'argent comme de biens. L'époux compose également une dot à sa femme, à laquelle s'ajoute, à l'époque mérovingienne, le don du matin offert le lendemain des noces.
Ce sont ces deux dots qui composent le douaire, dotalicium, garantissant la survie financière et matérielle de l'épouse en cas de veuvage. Ensuite, il faut encore, pour les familles, payer les festivités du mariage. Des châteaux à la campagne, elles donnent lieu à des longues réjouissances qui peuvent durer plusieurs jours. Il est fréquent que les familles paysannes, qui n'ont pas pu économiser suffisamment, s'endettent pour assumer cette lourde charge ; au point qu'à la fin du 13° siècle, les échevins d'Ypres sont amenés à rédiger des ordonnances qui visent à limiter les excès et à faire payer à chaque invité une taxe sur le repas de noce.
La cérémonie religieuse répond, elle aussi, à ce principe d'échange. Le prêtre, qui a d'abord vérifié la généalogie de chacun des fiancés à l'entrée de l'église, célèbre le mariage, en public, de préférence avant midi et à jeun. Le rituel reste encore très simple, pendant toute la période du bas Moyen Age et se limite aux formules: «Je te prends à époux » et «Je te prends à épouse » ou « De cet anneau je vous épouse et de mon corps je vous honore»; puis, c'est l'échange des anneaux et des promesses. C'est un peu plus tard que d'autres rites s'y ajoutent comme les témoins qui tendent, au moment de la bénédiction, un voile (généralement rouge et blanc) au-dessus de la tête des mariés. Ces nouveaux usages amorcent une évolution dans la symbolique matrimoniale qui laisse une place plus importante à l'assistance ; celle-ci devient alors la garante de la valeur de l'engagement aux yeux de la société.
La cérémonie du mariage
Ainsi que nous l'avons vu, le mariage, selon l'Église, a été codifié par les théologiens Gratien et Pierre Lombard au 12° siècle. Par ailleurs, le sacramentaire catalan de Vie, daté de 1038, établit certaines dispositions déjà en usage. Les fiançailles (desponsatio*) établissent un accord entre les familles.
Elles précèdent les noces de mariage (nuptiae) selon un délai variable d'une région à l'autre. L'Église établira un délai minimum de quarante jours entre les fiançailles et les noces à partir du Concile de Latran (1215) qui rend obligatoire la publication des bans. Sous l'influence de l'Église, le mariage n'a plus lieu en privé mais en présence du prêtre. Devant l'église, le père remet sa fille à son futur gendre. Le prêtre interroge alors les familles sur les éventuels liens de consanguinité et les fiancés sur leur consentement mutuel. Dans les territoires marqués par l'influence anglo-normande, le porche devant l'église est lié à ce rite.
Puis les fiancés entrent dans l'église. Le sacrement de mariage se concentre sur la jonction des mains droites des fiancés. Le père, mais de plus en plus souvent le prêtre, unit leurs mains, geste déjà présent dans les fiançailles ; il symbolise la donation de la femme. Puis le prêtre prend les deux anneaux qu'il bénit. Cette tradition remonte au 11° siècle, lorsque l'anneau nuptial dédouble l'anneau des fiançailles, avant de le supplanter. Vient alors le rite central dans la cérémonie, l'anneau est devenu le symbole de la fidélité.
Sur l'invitation du prêtre, le mari prend l'anneau, le fait « voyager » sur les trois premiers doigts de l'épouse, symbolisant la Sainte Trinité, et il le lui passe au quatrième doigt. Il y a là aussi un symbole : selon Isidore de Séville (début du 7° siècle), une veine très fine conduirait directement au cœur à partir de ce doigt. Au 13° siècle se répand la formule « je l'épouse par cet anneau ».
L'époux peut alors offrir à son épouse des pièces d'argent bénies, souvent au nombre de treize elles symbolisent le douaire. Ensuite, les deux pères, les deux mères ou deux témoins étendent un voile au-dessus des deux mariés agenouillés. Celui-ci peut-être blanc, symbole de la chasteté. Il peut aussi être rouge et blanc, comme dans le Sacramentaire de Vic ; le rouge pourrait symboliser le sang et la postérité.
On voit aussi sur des miniatures des tissus en brocart rouges et jaunes. Parfois, pour légitimer un enfant naturel, celui-ci est placé sous le voile lors de la cérémonie. Après la communion des époux, le cortège nuptial quitte l'église et se rend à la maison de l'époux où a lieu un banquet qui peut durer plusieurs jours. En général, le prêtre bénit le lit. Le mariage existe déjà tel que nous le connaissons mais il existe encore des usages locaux. Tout sera unifié après le Concile de Trente, en 1545.
Georges Bernage Moyen âge 2001