L'enclos médiéval
Pour le monde chrétien, l'art des jardins est né de la tentative de l'homme de recréer un lieu de paix, de lumière, semblable au jardin d'Eden dont il garde la nostalgie. Pour protéger des animaux et des humains le lopin de terre où il fait pousser herbes, légumes et fruits, il a l'idée de l'entourer d'une palissade de pieux. Le jardin clos est dessiné. L'Égypte, la Perse, l'Orient furent le berceau de magnifiques jardins appelés alors « paradis ». Grecs et Romains les imitèrent. Après la longue éclipse liée aux invasions barbares, le jardin renaissant à l'époque médiévale reprend le dessin romain. Certains monastères, en reproduisant les textes classiques, aideront à la régénération d'un monde ravagé. Parmi les jardins mérovingiens, le plus célèbre est le verger du roi Childebert et de la reine Ultrogothe, bordant la Seine. Fortunat a célébré ses allées couvertes de berceaux de treilles de vigne, ses fleurs, ses pommiers. Mais aucune indication précise sur le dessin des jardins. Le capitulaire de Charlemagne, De Villis (800 environ), n'éclaire pas davantage sur le tracé des jardins. Les renseignements sont d'ordre botanique en nous fournissant la liste des plantes utilitaires et d'agrément cultivées à cette époque. Ni les récits d'Alcuin vantant son jardin de Tours, ni l'Hortulus publié par le moine Walafrid Strabon au 9° siècle, ni même l'œuvre de l'Abbesse Hildegarde de Bingen au 12°' siècle, n'apportent d'éclaircissement sur la mise en forme des jardins. Le plan des jardins du monastère de Saint-Gall (820) est donc extrêmement important car il nous montre des enclos tracés en compartiments rectangulaires réguliers. Les jardins d'abbayes étant avant tout utilitaires, parfois source de revenus, le dessin est superflu : seul compte le produit cultivé. L'horticulture doit subvenir aux besoins du culte, de la cuisine, de l'infirmerie et, devant la générosité de la nature, les moines rendent grâce à Dieu. A la fin du Moyen Age certaines abbayes étaient d'ailleurs particulièrement renommées pour leurs spécialités potagères ou médicinales (les simples) les poussant à maintenir ce niveau d'excellence.
Les paysans, et plus tardivement les bourgeois en s'isolant, ont un besoin permanent de protection, en mettant leurs courtils (curtiles) à l'abri des bêtes sauvages et des animaux domestiques errants. La clôture de pierre, de plessis, de bois vif ou une haie, protège l'espace productif. Elle signe et matérialise la propriété et a force de loi. Un bris de clôture d'un champ avant le labour ou la récolte constitue un délit. Le lieu privé est entouré d'un fossé, d'une haie d'épineux, d'une forêt épaisse où les hommes seront à l'abri, à l'image des villes et des châteaux ceints de remparts.
A partir du 12° siècle, les descriptions de jardins seigneuriaux abondent dans les textes littéraires car ils occupent une grande place dans la vie du seigneur féodal, mais ils ne servent pas qu'au plaisir. Les jours d'été, le roi et ses barons tiennent conseil dans le verger, ce mot regroupant d'ailleurs l'ensemble du jardin cultivé . L'ordre et la symétrie règnent : barrières basses treillissées structurent l'espace, juxtaposant mailles carrées et diagonales, souvent peintes en vert ou doré. Les conteurs placent dans le jardin les scènes de leurs œuvres. B. de Born, B. de Ventadour riment avec le verger. Arnaut de Carcassonne entend un perroquet chanter « dans un verger enclos de murs ». Les chansons de geste, les fabliaux célèbrent les jardins sous une forme charmante, naïve ou allégorique. La chanson de Roland évoque la scène où Charlemagne reçoit les envoyés de Marsile:
Le roi Charles est en un grand verger, avec lui sont Roland et olivier... Ils sont assis sur des tapis blancs, ... sous un pin, près d'un églantier, Est un fauteuil d'or massif: c'est là qu'est assis le roi qui tient douce France...
Marie-Christine de Rengervé Moyen-âge 1999