Laon
Imperturbable, elle se dresse avec majesté sur l'horizon de la plaine picarde. D 'une finesse toute aérienne, ses cinq tours n 'en finissent pas de caresser les cieux. La cathédrale de Laon témoigne de temps florissants. Une cité pour laquelle le Moyen Âge fut un âge d'or.
«Laon, c'est d'abord une concentration exceptionnelle d'édifices dans un environnement dont le paysage permet encore d'appréhender! 'atmosphère et l'organisation d'une ville d'intérêt exceptionnel pour l'histoire du Moyen Âge. » Sur un socle de 4000 mètres de longueur pour une largeur oscillant entre 50 et 400 mètres, la ville compte pas moins de 80 bâtiments classés ou inscrits. L'analyse d'Alain Saint-Denis. qui a consacré une thèse au lieu, confirme notre pressentiment, celui de découvrir l'un des plus remarquables paysages urbains du Nord de la France.
Refuge ultime
Étirée de tout son long derrière ses murailles médiévales, c'est d'abord à son site que Laon est redevable de son pouvoir d'attraction, une butte témoin émergeant d'un, océan de plaines et de vallons. Support de choix rapidement mis à profit. «En l'espace d'un siècle, entre le milieu du XII° et le milieu du XlII° siècle, Laon se métamorphose en un immense chantier », poursuit l'universitaire bourguignon. Un bond en arrière de quelques siècles est nécessaire pour mesurer l'ampleur de ce processus constructif.
Si les origines de la cité demeurent obscures la racine de son toponyme fait référence au dieu gaulois de la lumière, Lug - un castrum gallo-romain est attesté à l'est du plateau dès le 1° siècle av. J.-C. C'est pourtant avec la fondation d'un diocèse à l'initiative de saint Remi que l'impulsion est définitivement donnée. Un groupe épiscopal, succédant peut-être à des bâtiments publics gallo-romains, se met en place, instrument durable de développement spirituel et temporel. Plus qu'au hasard de l'Histoire, c'est bien à sa topographie particulière que Laon est redevable de ce scénario s'annonçant favorable. Sa position géographique, à proximité de Soissons et de Reims, suscite l'intérêt des rois d'Austrasie. Ils y possèdent peut-être une résidence dès le VI° siècle. Ses pentes raides, son profil acéré, rendant son accès ardu, lui confèrent valeur de refuge apprécié à l'époque des invasions normandes. Les derniers Carolingiens, au moment où le pouvoir leur échappe en faveur des Capétiens, trouvent à Laon un dernier point d'ancrage. Plus tard, histoire et mythe se rencontreront à travers des chansons de geste louant la capitale mythique de Charlemagne... Il est vrai que Berthe aux grands pieds, sa mère, est laonnoise de naissance. Plus prosaïquement, c'est bien le choix de l'évêque Adalbéron de soutenir Hugues Capet, qui dissipera les rêves de capitale. A cette date, la ville n'en est pas moins déjà un centre politique et religieux d'importance. Avec pas moins de 28 lieux de culte attestés au X° siècle, la prospérité des établissements religieux va favoriser le développement d'une vie intellectuelle brillante. L'ossature des pouvoirs en place posent les jalons de l'évolution des siècles à venir.
A chacun sa part du plateau
Ce contexte favorable, l'héritage carolingien prégnant, impriment avec force le destin d'une cité qui deviendra au XIII' siècle le siège de l'un des plus puissants baillages royaux, celui du Vermandois. L'heure est à la croissance un groupe social au service de l'aristocratie prospère et se rend maître du marché. Le moment est crucial pour la détermination du parcellaire. Dans le courant du XI° siècle, chaque pouvoir s'accaparant sa part du plateau, on assiste à un partage de prospérité entre le roi et l'évêque. Autour et en lien avec ces deux entités, points d'équilibre par le jeu de leurs relations, se mettent en place des réseaux de pouvoirs complexes. De son passé éphémère de centre politique, Laon a hérité les dehors d'une grande ville. Elle s'organise en trois pôles : le quartier religieux, l'enclos royal et le marché. La protection de ses murailles et la présence d'une aristocratie nombreuse suscitent un dynamisme économique précoce. Le clergé développe au sein de cette cité-château de solides institutions. Dans le même temps, Laon profite de sa relative proximité d'avec les villes du Hainaut et de Flandres. Dans un contexte d'urbanisation rapide, des besoins nouveaux apparaissent. Pour les satisfaire, Laon se spécialise dans des productions adaptées à la géologie de ses sols et à son climat. Dès le milieu du XI° siècle, une économie de type monétaire s'impose grâce à l'enrichissement issu de la vigne qui, spéculation oblige, envahit la plaine et prend d'assaut les murs d'une cité fortifiée consubstantiellement liée aux campagnes l'encerclant. Le vignoble bénéficie d'une belle réputation.
Les grandes abbayes cisterciennes du Nord de' la France investissent dans l'achat de clos. Des liens économiques durables se tissent avec l'Angleterre. A la fin du XI° siècle, la ville est réputée pour l'enseignement qui y est dispensé. Clercs et élèves affluent de toute l'Europe, malgré la dangerosité des déplacements, écouter les leçons de Maître Anselme, écolâtre de Notre-Dame. Sous son impulsion, l'étude de la théologie se renouvelle au point d'être considéré par Innocent II comme le restaurateur des études sacrées.
Épanouissement durable
Pourtant, de vives tensions, générées par cette prospérité soudaine ainsi que ses conflits entre les bourgeois et une partie des clans aristocratiques, désireux de contrôler le siège épiscopal, ne tardent pas à se faire jour. Les chanoines accaparés par leurs tâches et le combat constant mené contre les bourgeois négligent le spirituel, l'assistance aux offices, se font remplacer par des vicaires entretenus par des distributions. L'ambiguïté d'un évêque-duc, parfois plus soucieux de la gestion de son temporel et de ses domaines que de son magistère attise les rancœurs. Le 25 avril 1112, le quartier cathédral est le théâtre d'événements, dont Guibert Nogent nous livre une relation détaillée, d'une rare violence.
Il serait illusoire de déceler dans ce soulèvement du 25 avril 1112 une explosion d'indignation populaire incontrôlée mais plus sûrement une opération minutieusement encadrée et contrôlée par quelques bourgeois aisés. La cathédrale est envahie, un incendie se déclare, l'endommageant ainsi que le palais épiscopal. L'évêque Gaudry, personnage couard et retord, est assassiné et son corps livré à l'ire des Laonnois. Peut-être pour faire oublier sa défection dans sa mission de protecteur de l'Église, ou pour profiter des circonstances afin de réaffirmer son pouvoir sur la cité, Louis VI déclenche une répression d'une sévérité exemplaire. Rapidement, l'évêque Barthélemy, soucieux de pacifier les esprits, s'engage dans une réforme de l'institution religieuse. Vers 1140, est édifié par Louis VII sur le rempart, au point stratégique qui sépare le bourg et la cité, un palais. Peu après, l'évêque-duc lui donne la réplique, le dépassant en somptuosité, en se dotant d'une demeure fortifiée (1158) et d'une chapelle double (1173). L'habileté du prélat participe à l'apaisement et à la réunion des conditions favorables à un épanouissement durable.
Débute une période de croissance ininterrompue jusqu'aux années 1170 qui font du Laonnois l'une des régions les plus riches d'Europe. De nouvelles institutions reconnaissent ipso facto la place de la bourgeoisie dans le paysage social de la cité. Au premier chef une charte communale édictée en 1128, institution de Paix d'une portée considérable, source inspiration de nombreuses franchises en Hainaut, Lorraine et dans l'Empire.
Élevé à l'est du plateau dans le secteur commercial, entre la place du Marché et le rempart, le beffroi, pendant architectural du donjon royal, affirme à partir de 1177 le droit de se réunir, de s'administrer et de juger. Le régime communal vit son apogée. De 1160 à 1210, la ville se métamorphose en un immense chantier. Les conditions sont réunies pour que le clergé cathédral envisage sereinement de se doter d'installations dignes de sa puissance et de son rayonnement. En premier lieu d'une église cathédrale symbolisant la puissance temporelle de l'église laonnoise, le haut niveau de développement culturel et religieux incarné par les maîtres de l'école. Réparée entre 1113 et 1115, la cathédrale carolingienne ne correspond plus aux besoins du chapitre cathédral le plus important du Nord de la France. Notre-Dame de Laon, dont la réfection doit être menée rapidement, cristallise les volontés. Il ne faut toutefois pas imaginer un climat d'unanimité sociale et de ferveur religieuse autour de cette entreprise qui fut d'abord urbanistique. L'un des défis à relever fut de parvenir à insérer un édifice excédant 100 mètres de longueur dans un tissu urbain déjà dense. Il fallut convaincre, exercer des pressions, déjouer les spéculations. L'entreprise, avant d'être spirituelle, fut immobilière...
Mise en relief
Succédant à deux édifices antérieurs, la cathédrale s'affirme terrain de convergence entre différentes influences stylistiques: anglo-normande pour la tour-lanterne, tournaisienne par la verticalité de ses cinq tours, tandis qu'elle-même inspira Reims et Chartres. L'édifice, dont le chantier fut mené prestement entre 1150 et 1180, impressionne par l'originalité des partis architecturaux retenus et par son apparente homogénéité. Également par l'ampleur de sa masse, le compromis entre son emprise au sol et sa verticalité, des proportions qui en font un édifice construit plus à l'échelle de la colline que de la ville.
La façade occidentale, dont l'une des particularités réside dans l'abondance du décor sculpté, de type harmonique, d'une architecture complexe, s'organise autour d'une rosace de neuf mètres de diamètre. De l'emprise de cette dernière résulte une impression de façade tourmentée ne reflétant pas directement le plan de l'élévation intérieure. La mise en relief rythmée, des contreforts et des ouvertures soulignées d'arcs en plein cintre allègent la silhouette. Ce jeu habile entre la matière et le vide s'exprime admirablement dans les tours qui sur des souches quadrangulaires lourdes, assez pataudes, s'élèvent avec élégance par le biais d'un volume octogonal, très ouvert, cantonné de hauts tabernacles carrés desquels surgissent les avant-corps de seize bœufs. L'abbé de Nogent, Guibert, relate un miracle qui serait survenu en 1114. Au cours des travaux de restauration suite à la révolte de 1112, un bœuf attelé s'effondra en plein effort. Soudain, un animal frais et dispos apparut. Une fois sa tâche accomplie, il disparut tout aussi mystérieusement...
La finesse et les transitions habiles entre les volumes successifs, du carré à l'octogone, ont déclenché l'émerveillement de Villard de Honnecourt, qui lors de son passage dans le premier tiers du XIII° siècle, dessina l'une des tours minutieusement et lâcha ce commentaire: «J'ai esté en mult de tieres, si com vos porés trouver en cest livre; en aucun lut onques tel for ne vicons est cele de Loon.»
Quand la lumière sculpte
Pour qui pénètre à l'intérieur de Notre-Dame de Laon, la surprise est grande. L'équilibre et la sérénité ressenties confirment le premier sentiment, celui de découvrir un chef-d'œuvre du premier art gothique. Ce qui n'exclut pas quelques maladresses notamment au niveau des arcs-boutants trop fins et mal placés qui durent être très rapidement épaulés par des tirants métalliques.
Articulés sur quatre niveaux, grandes arcades, tribunes largement ouvertes, triforium, dont l'originalité est d'être ininterrompu, et fenêtres hautes, le dialogue entre des velléités de verticalité et une horizontalité mesurée participe de la force d'expression des volumes intérieurs. Sur de grosses piles rondes s'appuient des colonnettes en faisceaux. Après avoir pris leur élan, elles déterminent des voûtes sur croisées d'ogives sexpartites s'épanouissant sur deux travées. Un rythme subtil résulte de l'alternance entre piles fortes et piles faibles.
La lumière occupe un rôle de premier plan dans cette mise en scène apaisante. Par le biais des tribunes et des fenêtres hautes, elle distille un flux lumineux latéral. Surtout, le regard est attiré par ce puits de lumière jaillissant de la croisée du transept. Interprétation anglo-normande, une tour lanterne irradie le centre du sanctuaire alors que le chœur, dont les 10 travées concurrencent les 11 de la nef, s'illumine d'une rose colorée, surmontant trois lancettes. Au chevet, les vitraux témoignent du savoir-faire de l'école dite de Laon-Soissons. Consacrée à la glorification de la Vierge, l'immense rose surmonte un triplet dont la lancette centrale représente la Passion du Christ, celle de gauche le martyre de Saint-Etienne et le miracle de Le Miracle de Théophile. La vie de la Vierge et l'enfance du Christ sont abordées dans la lancette de droite. A l'extrémité du bras nord du transept, quadrivium et trivium, auquel s'ajoute la représentation de la médecine soulignent le rayonnement intellectuel de la cité.
Une ville bien lotie
Vers 1300, le quartier capitulaire de Laon, enveloppant l'église-mère, a adopté sa physionomie quasi définitive. Fort de ses annexes accaparant près de six hectares au cœur de la cité, sans compter les habitations de clercs et de chanoines disséminées dans les rues avoisinantes, il reflète avec force la vitalité du clergé cathédral Le clergé tant séculier que régulier détient un quart de la superficie de la cité. La multiplication des enclos religieux fige la topographie de la cité, cause de tensions graves, rendant quasiment impossible toute modification importante de la voirie et l'extension des centres de commerce. Parmi les éléments renforçant le prestige du chapitre, figure l'hôpital Notre-Dame ou hôtel-Dieu, reflet de cette société unie par l'idéal commun de la charité. L'usage de la pierre se répand. Il marque la réussite sociale, l'essentiel de l'habitat se contentant de bois et torchis. Dans le quartier de l'évêché, la grande maison de pierre à étages contraste avec la masure des faubourgs. Parce que l'espace disponible est limité, les enclos, composés d'une cours, d'un jardin et d'une grande maison bâtie en pierre avec jusqu'à 7 étages, se systématisent.
Au sud-est de la cathédrale, les chevaliers du Temple ont édifié une chapelle entre 1130 et 1150 possédant un original plan octogonal. Vers l'ouest, le plateau se resserre fortement avant de s'épancher en une large courbe. Un palais royal est construit par Louis VII entre 1143 et 1179 dans ce secteur stratégique du plateau. Jusqu'au milieu du XIX°siècle, il sera dominé par un puisant donjon philippien. Cet isthme dont la largeur n'excède pas 50 mètres, souligne la transition entre deux juridictions.
A l'est, la cité, espace religieux, occupant l'ancien périmètre du castrum romain. Elle ne peut déjà plus s'étendre, atteignant de tous côtés les rebords du plateau. Au-delà, vers l'ouest, s'étale le bourg encore agricole. Pendant de l'altière Notre-Dame de Laon, l'abbaye Saint-Martin vient de bénéficier d'une reconstruction intégrale. L'abbatiale est rebâtie en deux temps: le chœur entre 1150-1160, puis dans la foulée la nef et le transept tous deux charpentés. Dans les années 1190-1200, la nef est voûtée.
Déclin prématuré
Pourtant en 1240, Laon n'est pas la grande ville que laissait présager le XII° siècle. Aux blocages internes s'ajoute le détournement des courants commerciaux vers l'Ile-de-France et la Champagne.
Au moment où s'achèvent les grands chantiers laonnois, la cité va renouer avec ses vieux démons. Au début de l'année 1295, la rancœur accumulée par les bourgeois contre le clergé cathédral et le roi éclate. La promulgation en 1331 des trois chartes de Philippe VI sonne le glas de la commune, chèrement acquise deux siècles plus tôt. La guerre de Cent Ans épuise la ville, livrée en 1418 aux Anglais par les Bourguignons. En 1411, 65% du budget de la cité est consacré aux dépenses militaires. Là ville se replie sur elle-même. Toutefois, Laon derrière une place d'échanges commerciaux des Lombards exercent leurs talents de banquiers rue du Change depuis 1392.
Il est aujourd'hui bien ardu d'imaginer le Laonnois du XIII' siècle, une région dans laquelle Pierre Vidai de la Blache percevait « quelque chose comme cette impression diffuse d'élégance et d’art qu'on respire si pleinement en Toscane ne et en Ombrie »(I). Le vignoble dont
la réputation avait atteint Flandre, Hainaut et Angleterre a été emporté par le phylloxéra. La Première Guerre mondiale a meurtri dans leurs pierres les riches terroirs viticoles où les influences stylistiques du chantier novateur de la cathédrale se lisent encore dans certaines églises. Reste, comme miraculeusement préservée des fureurs des hommes et des usures du temps, une silhouette majestueuse. De tels volumes, de telles prouesses n'ont été rendus possibles que par des capacités financières hors du commun. Ensuite, il faut se perdre, s'imprégner de l'atmosphère d'une montagne couronnée qui élève l'esprit au-dessus des contingences matérielles. Sous leur maquillage des XVII et XVIII' siècle, de nombreuses maisons conservent une structure et des dispositions du XIII' siècle. Refuge durant les temps troublés, le développement commercial de Laon fut freiné par sa topographie et les conflits d'intérêt. Preuve que comme les humains, les cités, même nés sous les meilleurs auspices, n'ont pas un destin tout tracé.
Frédéric Sartiaux Moyen age 2006