Article Sens
Cité fortifiée d'origine antique, en Bourgogne, Sens est dominée par l'une des plus anciennes cathédrales gothiques de France flanquée d'un remarquable palais synodal. Mais elle conserve surtout le plus exceptionnel trésor médiéval de France.
Sens, cité prestigieuse, a été reléguée au second plan vers la fin du Moyen Age. Il est donc temps de découvrir ce riche passé. Ce rôle ancien est dû à sa position géographique sur les rives de l'Yonne, entre Seine et Loire, sur la grande voie reliant le Nord au Midi. Elle été tout d'abord la capitale de la tribu gauloise des Sénons dont le membre le plus illustre est un chef ou brenn, que les Romains appelleront Brennus et qui prendra Rome en 390 avant notre ère. Puis c'est l'occupation romaine et l'ancienne capitale de tribu devient une puissante cité gallo-romaine.
L'apogée de cette cité se situe au 4°' siècle de notre ère, malgré les troupes qui marquent cette époque. En 356, d'après Ammien-Marcellin, Julien l'Apostat prend ses quartiers d'hiver dans la cité des bords de l'Yonne, « apud Senonas », et subit un siège mené par des Germains, derrière de solides remparts. Devant l'accumulation des dangers, une solide enceinte avait été édifiée. Des édifices situés en dehors de son périmètre, dont un temple de Diane ou des tombeaux, avaient fourni des matériaux pour ses fondations.
Les niveaux supérieurs ont été construits en petits cubes de grès avec des niveaux de briques rouges. Cette enceinte est flanquée de trente grosses tours semi-cicurlaires. Elle sera conservée, avec quelques aménagements, au Moyen Age et sera encore intacte en 1814 face aux attaques des Wurtembourgeois. Mais, quelques années plus tard, une municipalité peu sensible au patrimoine local fera raser la plus grande partie de cette enceinte : quatre tours, quelques courtines et la poterne des Quatre-Mares, construite au 13° siècle, ont échappé à cette destruction.
Mais revenons au 4°' siècle, peu après le séjour de Julien l'Apostat, neveu de Constantin, Sens devient la capitale de la Quatrième Lyonnaise et sera l'un des pivots de l'organisation ecclésiastique des Gaules. Puis, avec le nouveau pouvoir des Mérovingiens, la juridiction métropolitaine de Sens subit quelques aléas. En 769, Willichaire de Sens est investi du titre d'Archevêque des Gaules. Traditionnellement, à partir du règne de Charles le Chauve, les archevêques de Sens porteront le titre de primat des Gaules et de Germanie. Cette primatie fait de son titulaire, d'après le chroniqueur Odoranne, un second pape, secundus papa. Par une bulle du 2janvier 876, le Pape Jean VIII institue l'archevêque Anségise vicaire apostolique, il précise: « chaque fois que les nécessités ecclésiastiques l'imposeront, qu'il tienne notre place en Gaule et en Germanie. Nous voulons que les décrets du Siège apostolique soient promulgués par lui, et que, réciproquement, ce qui aura été fait nous soit transmis s'il est nécessaire, par son intermédiaire. »
En fait, en 875, Charles le Chauve, ayant reçu du Pape la couronne impériale, espère rétablir l'empire dans son intégralité en annexant le royaume de Louis le Germanique.
Mais il lui faut d'abord réaliser l'unité religieuse, sous l'autorité d'un prélat, le primat des Gaules et de Germanie. Plus tard, le Pape Jean XIV remet le manteau archiépiscopal et la primatie de la Gaule à l'archevêque Séguin (977-999). On ne parle plus de primatie sur la Germanie mais Sens conserve une autorité incontestée. Mais, pour le pape, la vallée du Rhône est un territoire plus neutre et, en 1079, Gébuin de Lyon est proclamé primat des Gaules! Malgré cette concurrence, l'autorité du primat de Sens s'étend sur la Quatrième Lyonnaise avec sept sièges épiscopaux dont les initiales forment le mot CAMPONT : Chartres, Auxerre, Meaux, Paris, Orléans, Nevers, Troyes, une province ecclésiastique d'une importance exceptionnelle et comprenant même Paris... L'archevêque de Sens se trouve à la tête de la hiérarchie ecclésiastique du royaume capétien.
Derrière ses puissants remparts, la cathédrale, dédiée à Saint Etienne, se dresse au cœur de la cité, au carrefour des deux axes principaux. A Saint-Denis, l'abbé Suger lance la construction de la première abbatiale gothique dont la dédicace a lieu le 11 juin 1144. La reconstruction de la cathédrale de Sens a lieu à la même époque. L'ancienne cathédrale était une basilique composée d'édifices juxtaposés: Saint-Etienne au centre, Notre-Dame à droite et Saint-Jean-Baptiste à gauche. Le chantier est lancé par l'archevêque Henri Sanglier, qui occupe le siège de Sens de 1122 à 1142, comme le rappelle la chronique de Charius, moine sénonais contemporain : « Hic (Henricus) incepit renovare ecciesiam Sancti Stephani. » Les travaux se poursuivent sous l'autorité de son successeur, Hugues de Toucy, sur le siège de Sens de 1142 à 1168. L'édifice sera presque achevé à sa mort. Le chantier aurait été ouvert entre 1130 et 1135 avec les premières assises du chœur présentant un hémicycle qui est déjà gothique. L'abbatiale de Saint-Denis avait été édifiée très rapidement ; commencée en 1137, le chœur était achevé en 1140. A Sens, les travaux commencèrent encore plus tôt, entre 1130 et 1135 ainsi que nous l'avons vu, et seront terminés vers 1163 par Hugues de Toucy. Cette cathédrale, édifiée pour l'essentiel en une trentaine d'années, est un édifice homogène. Le choeur et la nef sont d'un même style avec une alternance des supports recevant une voûte sexpartite. Ici, pas de tribunes mais un triforium aux sobres arcatures. Comme l'écrit Marcel Aubert (2): « La cathédrale de Sens occupe une place de premier ordre dans notre architecture nationale.
Opposée dans Son principe à Saint-Denis et aux églises issues de Saint-Denis, les cathédrales de Senlis, Noyon, Laon, Paris, dont les parties hautes sont renforcées d'une ceinture de tribunes qui contrebutent les poussées des grandes voûtes sur croisées d'ogives elle représente le type plus simple, plus hardi, qui, à travers les choeurs de Saint-Germain-des-Prés et de Vézelay, aboutira à Chartres. » Ainsi, la cathédrale servira de modèle à de nombreux édifices gothiques. Outre les édifices déjà cités, on peut évoquer Saint-Martin de Chablis, l'église de Rosay-en- Brie, le triforium de Saint-Eusèbe d'Auxerre, Saint Quiriace de Provins, l'église de Champeaux. Le 30 septembre 1163, le Pape Alexandre II, accompagné du Roi de France, Louis VII, de cardinaux, dont trois futurs papes, et de nombreux évêques, sont aux portes de la cité, accueillis par Hugues de Toucy qui les accompagnent en procession jusqu'à la cathédrale toute neuve. Pour quelques mois, le pape fait de Sens le centre de la chrétienté dans sa lutte contre l'empereur Frédéric Barberousse. Le 19 avril 1164, le souverain pontife procède à la consécration de l'autel du sanctuaire dédié aux Saints Apôtres Pierre et Paul. Mais il reste encore à édifier la façade et les tours, à réaliser la décoration intérieure dont les baies de verrières. Cette façade va être construite dans les vingt dernières années du 12° siècle, sous les épiscopats de Guillaume de Champagne (1168-1176), de Guy de Noyers (1176-1193) et de Michel de Corbeil (1193-1199). Un incendie ravage la cité en 1184 et les voûtes et les fenêtres du chœur sont remaniées pour laisser pénétrer plus largement la lumière.
De cette façade de la fin du 12° siècle, il reste actuellement la tour de plomb (celle du nord) et le portail central. Cette tour, dans sa grande sobriété, est typique de cette période. Quant au portail Saint-Étienne, il présente encore une magnifique statue du saint, la seule qui ait échappé au vandalisme perpétré en 1793, protégée alors par le port d'un bonnet phrygien... Cette statue est de la qualité de la statuaire de Reims ou d'Amiens avec son visage du jeune clerc modeste et recueilli. Les sculptures du soubassement, de part et d'autre, présentent en quatre registres le Miroir Universel exposant les connaissances médiévales. Du côté gauche, au registre supérieur, ce sont les Arts du Trivium et du Quadrivium avec la Grammaire, la Dialectique, l'Arithmétique, la Rhétorique, la Géométrie, l'Astronomie et la Musique. La Philosophie, couronnée et tenant un sceptre, règne sur ce groupe d'allégories. Le registre inférieur présente le Miroir de la nature avec l'éléphant, le griffon, l'autruche, le chameau, un homme couché levant son pied unique (le légendaire sciapode). De l'autre côté, ce sont les douze travaux des mois: Janus au coin du feu, la taille de la vigne, les semailles, la chasse, la fauchaison, la moisson, le battage du grain, la vendange, la mise au tombeau, la glandée, l'abattage des porcs.
Pendant cette période, deux très importants personnages vont aussi passer à Sens, outre les papes et rois dont nous avons déjà parlé. Thomas Becket, séjourna à Sens durant son exil, en 1166-70. Les ornements dont il s'était servi seront pieusement conservés, ils sont toujours dans le « Trésor », comme nous le verrons plus loin. Saint Thomas de Cantorbéry sera en effet martyrisé après son départ de Sens, en 1170. Par ailleurs, le mariage de Louis IX, le futur Saint Louis, et de Marguerite de Provence est célébré le 27 mai 1234 dans la cathédrale en présence de l'archevêque Gauthier Cornu. Ce mariage a lieu avec une suite considérable : Robert et Alphonse de France, frères du roi ; Juhel de Mayenne, archevêque de Tours; Gautier, évêque de Chartres, Bernard de Sully, évêque d'Auxerre ; Pierre de Cuissy, évêque de Meaux ; Guillaume III d'Aurillac, évêque de Paris; Philippe II de Berruier, évêque d'Orléans; Robert, évêque de Troyes ; Eudes IV, abbé de Saint-Denis, dignitaires ecclésiastiques dépendant alors de Sens. li y a là aussi Hugues IV, duc de Bourgogne et sa femme ; Mathilde d'Artois, comtesse de Courtenay et de Nevers ; Guigues V, comte de Forez, mari de Mathilde d'Artois; Raimond VII, comte de Toulouse.
Les années qui suivent, dans la première moitié du 13° siècle, voient la construction du Palais synodal par l'archevêque Gauthier Cornu (1222-1241) ; nous en reparlerons dans les pages qui lui sont consacrées. Mais, peu après, un drame survient, le Jeudi Saint 1267, la tour méridionale s'écroule en partie et achève de s'effondrer les jours suivants, sa chute étant totale pour le jour de Pâques. Cette catastrophe entraîne la ruine des premières travées de la nef, d'une grande partie de la façade (à l'exception de la tour nord et du portail central) et de l'étage supérieur du palais synodal.
L'archevêque Pierre de Chauny entreprend aussitôt la reconstruction des parties détruites, avec l'appui des papes Clément IV et Nicolas IV et la générosité des fidèles. En cette fin du 13° siècle et au début du 14° siècle, la façade est reconstruite jusqu'à la galerie à jour de la tour et les premières travées de la nef sont reconstruites. Un admirable jubé est édifié.
On procède aussi à la construction des chapelles. Mais, au milieu du 14° siècle, le grand élan des bâtisseurs est brisé. La guerre de Cent Ans va tarir toutes les ressources financières. Au 15° siècle, on édifie enfin un véritable transept; il n'y avait à l'origine qu'un simple croisillon d'une double travée. La tour de pierre (la tour sud remplaçant celle qui s'était effondrée, ne sera achevée qu'en 1532 et sera surmontée en 1533-34 par un campanile déjà de style renaissance.
Les verrières ont été installées au 13° siècle, lors de l'achèvement de la cathédrale gothique ; il en reste de beaux exemples, parmi les plus anciennes, dans le déambulatoire nord (quatre verrières).
La cathédrale conserve aussi de très belles verrières du début du xvi' siècle dans la croisée du transept. La cathédrale a perdu au 18° siècle le superbe labyrinthe était gravé dans son dallage mais elle conserve encore une Vierge du 14° siècle dans la chapelle du croisillon sud du transept; le donateur, Manuel de Jaulnes,
a fait graver son nom lorsqu'il l'offrit en 1334. Elle était à l'origine dorée et poiychromée.
En face de la cathédrale, sur la place du parvis, se dressait l'Hôtel Dieu du 13° siècle, à l'emplacement des halles actuelles. Sa façade, démontée en 1882 et remontée en 1927, se dresse maintenant sur la petite place de Saint-Pierre-le-Rond. Des nombreux couvents et églises, quelques édifices subsistent. La plus ancienne église, datant du 11° siècle, est consacrée à Saint-Savinien, rappelant ainsi le compagnon du premier apôtre Sénonais, Saint-Potentien : sous cet édifice se trouve une crypte, emplacement du martyrium de la basilique primitive, berceau du christianisme à Sens. Dans le même faubourg se dresse l'ancienne abbatiale Saint-Jean, actuelle chapelle de l'hôpital de la ville, exemple du gothique bourguignon du 13° siècle très remanié au 17° siècle. Saint-Pierre-le-Rond, qui accueille la façade de l'Hôtel Dieu, a été aussi très remanié mais présente toujours une nef du 13° siècle. Enfin, au bord de l'Yonne, l'église Saint-Maurice, du 12° siècle, a perdu son abside originale, minée par la rivière et remplacée par un chevet plat au 16° siècle.
En ce qui concerne l'habitat civil, à part les vestiges d'une maison gothique, les nombreuses maisons à pans de bois sont postérieures au xv' siècle, la plus belle, la Maison d'Abraham, date du début du xvr siècle, elle est encore gothique pour l'essentiel avec quelques éléments de décor de la Renaissance. Le monument d'exception reste l'Archevêché avec ses trois ailes formant une cour bordant le côté sud de la cathédrale.
Georges Bernage Moyen Age 2004