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Vautrin Jean

Jean Vautrin

Biographie et parcours

Derrière le nom de plume de Jean Vautrin se tient un homme aux vies multiples : Jean Herman, né le 17 mai 1933 à Pagny-sur-Moselle, en Meurthe-et-Moselle, et mort le 16 juin 2015 à Gradignan, en Gironde. Romancier, nouvelliste, scénariste, réalisateur et dialoguiste, il appartient à cette génération d’écrivains pour qui le cinéma et la littérature ne furent jamais des territoires séparés, mais les deux versants d’un même désir de raconter le monde.

Issu d’une famille où le père est médecin, formé au lycée Jacques-Amyot à Auxerre, il entre à l’Institut des hautes études cinématographiques dont il sort diplômé. Très tôt, son goût pour l’image et le récit l’emmène loin : il devient lecteur de littérature française à l’Université de Bombay au milieu des années 1950, avant de travailler comme assistant auprès de grands cinéastes, au premier rang desquels Roberto Rossellini. Cette expérience indienne, au croisement des langues, des paysages et des manières de vivre, laisse en lui une empreinte durable, un regard attentif aux marges et aux déclassés qu’on retrouvera plus tard dans ses livres.

Le cinéaste Jean Herman

De retour en France, Jean Herman enchaîne les fonctions dans le monde de l’image : assistant à l’ORTF, réalisateur pour le service cinéma des armées, metteur en scène de courts et de longs métrages. Il signe notamment le film Le Dimanche de la vie, adapté du roman de Raymond Queneau, avant de réaliser plusieurs longs métrages policiers ou d’aventure tels qu’Adieu l’ami, Jeff, Popsy Pop ou L’Œuf. Parallèlement, il écrit ou coécrit un grand nombre de scénarios et de dialogues pour d’autres réalisateurs, dans des films qui marquent durablement l’imaginaire populaire, comme Flic ou voyou, Le Guignolo, Garde à vue ou Rue Barbare.

Dans ces années-là, son nom d’état civil, Jean Herman, reste associé au cinéma : il signe ses réalisations et ses scénarios de ce patronyme, tandis que le pseudonyme de Jean Vautrin n’apparaît pas encore en couverture des livres. Cette distinction entre les deux identités, très nette au départ, va progressivement structurer une double carrière : Herman pour l’image, Vautrin pour l’écrit, comme si l’homme avait besoin de deux signatures pour habiter pleinement ses deux vocations.

Naissance de l’écrivain Jean Vautrin

Au tournant des années 1970, un glissement s’opère. Jean Herman, cinéaste chevronné, regarde ses films avec une sévérité qui le pousse à réorienter son énergie créatrice. Il se tourne alors vers la littérature et adopte pour cela le nom de Jean Vautrin, emprunté à la figure du Vautrin balzacien, ce forçat flamboyant et retors, observateur acéré des passions humaines. À partir de 1972, les deux signatures coexistent : Herman continue d’apparaître au générique des films, tandis que Vautrin s’impose peu à peu dans le champ romanesque.

Son premier roman policier, À bulletins rouges, paraît en 1973 et marque le début d’une oeuvre qui ne cessera ensuite de se déployer, entre romans noirs, récits d’aventures, nouvelles et fresques historiques. Rapidement, la littérature prend le pas sur le cinéma : dans les années 1970, Jean Vautrin s’éloigne progressivement des plateaux pour se consacrer presque exclusivement à l’écriture, sans renier pour autant l’expérience visuelle et rythmique acquise derrière la caméra.

Une œuvre romanesque noire et populaire

Jean Vautrin voit dans le roman noir l’un des moyens les plus puissants de dire la civilisation contemporaine, ses violences, ses illusions, ses fièvres. Nourri par des influences comme Faulkner, il fait du polar un laboratoire où se mêlent la nuit urbaine, les voitures, l’argent, les armes, la musique, l’amour et la fureur sociale. Il publie ainsi, au fil des années, une série de romans et de recueils qui installent sa voix dans le paysage littéraire français : Billy-ze-Kick, Mister Love, Bloody Mary, Groom, Canicule, Patchwork, Baby Boom, La Vie Ripolin, Dix-huit tentatives pour devenir un saint, Un grand pas vers le bon Dieu, Courage, chacun, Symphonie grabuge, Le Roi des ordures, Le Cri du peuple, L’Homme qui assassinait sa vie, En attendant l’eau chaude, entre autres.

Dans ces livres, la noirceur ne se confond jamais avec le désespoir pur. Elle cohabite avec une verve gouailleuse, un humour parfois féroce, une tendresse obstinée pour les perdants magnifiques et les révoltés sans illusion. Les intrigues, souvent situées dans des milieux populaires ou marginaux, donnent à voir une société où les puissants imposent leurs règles mais où subsistent, au ras du bitume, des solidarités inattendues, des gestes de fraternité, des flambées de dignité.

Récompenses et reconnaissance littéraire

Très tôt, la critique et les jurys littéraires repèrent la singularité de cette voix. Plusieurs de ses ouvrages reçoivent des distinctions majeures : prix des Deux-Magots pour Patchwork, prix Goncourt de la nouvelle pour Baby Boom, grand prix du roman de la Société des gens de lettres pour La Vie Ripolin, prix du roman populiste pour Symphonie grabuge, prix Louis Guilloux pour Le Cri du peuple. La consécration publique intervient en 1989, lorsque Un grand pas vers le Bon Dieu obtient le prix Goncourt, bientôt rejoint par le prix Goncourt des lycéens. À travers ce roman foisonnant, mêlant souffle épique, verve populaire et méditation sur la foi et la rédemption, Vautrin s’impose comme l’un des grands raconteurs d’histoires de son temps.

Cette reconnaissance ne l’éloigne pas pour autant de ses sujets de prédilection. Il continue à explorer, sous des formes diverses, les blessures du XXe siècle : la guerre de 14-18, la Commune de Paris, les dérives urbaines ou les fractures sociales. La tétralogie du Cri du peuple, notamment, offre une relecture puissamment incarnée de l’insurrection de 1871, qui trouvera une nouvelle vie dans son adaptation en bande dessinée avec Jacques Tardi au dessin.

Un écrivain des images et des voix

L’héritage cinématographique de Jean Herman irrigue en profondeur la prose de Jean Vautrin. Ses romans se lisent souvent comme des films intérieurs : scènes courtes, dialogues ciselés, montage alterné des points de vue, sens aigu du décor et des atmosphères. On y sent l’ombre des studios, des repérages, des story-boards, transfigurés par le travail de la langue. La phrase peut se faire sèche et percutante comme une réplique de polar, ou au contraire ample, baroque, traversée de métaphores et de tournures populaires.

Cette écriture ménage une large place aux voix. Vautrin aime faire entendre l’argot, les parlers régionaux, les tics de langage des différentes classes sociales. Il en résulte une polyphonie où se croisent petits truands, ouvriers, marginaux, flics fatigués, militants, femmes en colère ou en quête de liberté. Le lecteur est invité à circuler entre ces voix comme dans une ville bruissante, à l’image de ces métropoles qu’il dépeint souvent, salies par la misère et la spéculation, mais encore traversées de désirs et de colères vivaces.

Engagements, thèmes et imaginaires

Sous la diversité des intrigues, une même préoccupation traverse l’oeuvre : l’injustice sociale et la violence des rapports de pouvoir. Jean Vautrin n’écrit pas pour flatter les puissants. Ses romans prennent souvent le parti des humiliés, des exclus, de ceux que la grande histoire écrite d’en haut laisse sur le bas-côté. Qu’il s’agisse de soldats perdus dans les tranchées, de communards traqués, de chômeurs, de petits malfrats ou de familles broyées par les transformations économiques, chaque figure devient, à sa manière, un révélateur des lignes de fracture de la société française contemporaine ou passée.

On retrouve également, de livre en livre, une fascination pour les moments de bascule : guerres, révolutions, grèves, insurrections, mais aussi bouleversements intimes, conversions, faillites et renaissances. Ces instants où un individu ou un peuple se tient au bord du gouffre, contraint de choisir entre la résignation et la révolte, constituent le coeur vibrant de sa fiction. Le noir, chez lui, n’est jamais une couleur unique : il se nuance de rouge, de boue, de fumée, de musique, de rires qui éclatent malgré tout.

Héritage et postérité

Mort en 2015 à Gradignan, où il vivait depuis de nombreuses années, Jean Vautrin laisse derrière lui une oeuvre abondante, qui continue d’être lue, rééditée, adaptée. Des médiathèques portent désormais son nom, des associations se donnent pour tâche de maintenir vivante sa mémoire, de faire entendre ses textes lors de lectures publiques, de les remettre en circulation sous de nouveaux formats. Cet effort de transmission prolonge le geste d’un auteur qui se méfiait des frontières rigides entre « haute » et « basse » culture et qui revendiquait, avec constance, un art du récit ouvert à tous les publics.

Aujourd’hui encore, ses livres offrent une traversée singulière du second XXe siècle français, vue depuis les marges, les faubourgs, les tranchées, les arrière-cours des grands événements. On y croise des figures inoubliables, on y entend des voix qui ne se taisent pas, on y découvre surtout une manière très particulière de conjuguer la colère et la tendresse, l’indignation et la jubilation narrative. C’est peut-être là que se loge, plus que dans la liste de ses prix ou de ses adaptations, la trace la plus vive de Jean Vautrin : dans cette littérature qui donne à voir, avec une énergie inépuisable, la beauté cabossée des existences humaines.

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