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Gwaz-Ru

Entre 1920 et 1944, Gwaz-Ru (" le Gars rouge ", autrement dit le Rouge) est le surnom de Kolaz (Nicolas) Scouarnec. Né dans la région de Briec en 1900, jeune vacher et journalier agricole, il se distingue par son esprit rebelle, anticlérical forcené et épris de justice sociale. Recruté par des militants, il part pour Quimper où il vit d'un boulot de manœuvre dans une entreprise du bâtiment. Deux belles rencontres déterminent son parcours d'homme : Tréphine, son épouse, avec laquelle il écrit une longue histoire d'amour, et Vincent, professeur de philosophie qui met en mots savants les pensées emmêlées de Gwaz-Ru, quasiment illettré. Et le révèle à lui-même : un esprit libertaire En 1939, Gwaz-Ru aura rompu avec les idées des communistes ou des nationalistes bretons, quitté son travail dans le bâtiment pour retourner, libre de toute sujétion, " à la terre ".

Extrait

Extrait du prologue

Environs de Quimper, mi-septembre 1944

A la grande surprise du jeune brigadier qui tenait le volant, la Juvaquatre de la gendarmerie de Quimper déboucha route de Bénodet, près du lieu-dit Moulin des Landes.

Merde alors, dit-il, c'est la fin de la garenne.

Ouais, tour nul, dit son supérieur, un maréchal des logis blanchi sous un képi lustré par quelque vingt ans de fidélité à des régimes antagoniques.

D'origine rurale, le chef maniait naturellement des tournures vernaculaires, parfois hermétiques à l'entendement du brigadier, un Brestois non bretonnant. Mais là, c'était clair. Tour nul : chou blanc. Ils étaient passés devant la ferme de Goarem-Treuz sans la voir. Pourtant, d'après la carte d'état-major, il n'y avait pas trente-six fermes le long de cette garenne qu'ils avaient parcourue d'un bout à l'autre, à partir de la route de Concarneau.

On repart en sens inverse, chef ?

Avec ces talus qui bouchent la vue de chaque côté, peut-être qu'on ne verra rien de plus. On va se renseigner au bistrot d'en face.

L'accueil ne fut pas des plus chaleureux, mais ils étaient blindés contre l'allergie aux pandores. Ils s'adressèrent à la patronne, ce fut un gars accoudé au comptoir qui leur répondit.

Qu'est-ce que vous leur voulez, à ceux de Goarem-Treuz ?

Ça ne te regarde pas, dit le maréchal des logis.

Alors démerdez-vous tout seuls, ricana le gars.

C'est quoi ton nom ? aboya le brigadier.

On m'appelle Loeiz Goustadik, répondit le gars en forçant sur l'accent traînant. Tu veux ma photo ?

Ne t'excite pas, dit la patronne, ces messieurs font leur métier.

Pour n'importe quel patron.

S'ils cherchent à aller à Goarem-Treuz, ce n'est sûrement pas pour grand-chose.

Dans l'affirmation de la patronne, le maréchal des logis sentit de la sympathie pour le client qu'ils étaient chargés d'arrêter.

Probablement que non, dit-il.

Vous n'en savez rien ?

On exécute les ordres du comité de libération, un point c'est tout.

Avec l'épuration, nous autres gendarmes on est mis un peu à toutes les sauces, dit le brigadier. On est la cinquième roue de la charrette. Faut pas croire, c'est pas nous qui faisons la loi.

Disons que ça peut donner cette impression, précisa le maréchal des logis, plus prudent.

L'épuration ? s'exclama Loeiz Goustadik. Qu'est-ce que vous voulez épurer, à Goarem-Treuz ? Ils ont aidé le maquis de Kerganet !

Tu es sûr de ça ? s'étonna le maréchal des logis.

Un mot de l'auteur

Déjà, lycéen et écrivain en herbe, en regardant les groupes de noces paysannes que collectionnait ma mère, j'avais noté dans mon carnet à idées le projet d'écrire, à partir de ces photos, l'histoire d'une grande famille bretonne d'origine rurale. Mais il me fallait grandir, et vieillir. Quelque quarante ans plus tard, quand mes parents ont commencé à décliner, je me suis mis au travail. Ils sont partis au début des années 2000, et je les entends parler, et je souris, quand je fais dialoguer mes paysans. La magie de l'écriture est qu'elle les ressuscite et réveille ma mémoire. Je ne soupçonnais pas que l'enfant partagé entre deux mondes, le quartier ouvrier où je suis né et les fermes de mes oncles et tantes, eût engrangé autant de souvenirs. Je les tamise, je réunis plusieurs destins pour n'en faire qu'un, je les enrichis de fiction. Par exemple, pour ce cinquième volume des Scouarnec-Gwenan : Gwaz-Ru (l'homme rouge) était le surnom de mon grand-père maternel ; ma grand-mère était la chaisière de la chapelle voisine de leur pennti. Ils formaient un couple emblématique de la campagne cornouaillaise d'alors : mari anticlérical, épouse respectant l'Eglise. J'ai «rougi» mon Gwaz-Ru en lui attribuant les convictions, et les excès, d'un personnage qui, lui, était surnommé Staline. J'ai emprunté à mon père, cheminot, son premier métier de maçon, à Quimper, après qu'il eut abandonné celui de journalier. Voilà un point de départ pour tendre vers l'universalité du récit de l'exode rural de l'Entre-deux-guerres. Ensuite, il appartient au romancier de bâtir une intrigue. Mais croyez bien que les rebondissements dramatiques ne sont pas que littérature. La vie de ces «gens de peu» était souvent d'une richesse extraordinaire.

Hervé Jaouen