Open in TheBrain

Les lunes de Borée

Date de publication en français

Les lunes de Borée est la traduction française du roman In the Moons of Borea de Brian Lumley, cinquième volume du cycle de Titus Crow, publié en version originale en 1979. En France, le texte paraît en 1980 dans la collection Super-Fiction des éditions Albin Michel, sous le titre Les Lunes de Borée, poursuivant ainsi la publication des romans de Lumley initiée avec Le Démon du vent. Cette édition inscrit d’emblée le livre dans le paysage de la science-fiction et du fantastique traduits de la fin des années 1970 et du début des années 1980. Plus tard, le roman est réédité, notamment lorsqu’il est intégré, avec Elysia, à des volumes anglo-saxons combinés, puis rassemblé avec l’ensemble du cycle dans l’intégrale reliée La légende de Titus Crow publiée par Mnémos en 2014, qui constitue aujourd’hui la principale porte d’entrée francophone vers la série.

Résumé

Les lunes de Borée reprend le fil de l’histoire après les événements du Démon du vent, mais déplace résolument l’action hors de la Terre. Henri-Laurent de Marigny, désormais expérimenté dans l’usage de l’horloge temporelle, tente de maîtriser les capacités de cet artefact pour poursuivre la lutte contre les Grands Anciens et trouver des alliés. Une erreur de trajectoire, combinée à la pression des Hounds of Tindalos et d’autres entités hostiles, le projette dans le système de Borée, monde glacé déjà mis en scène dans les récits liés à Ithaqua et au destin de Hank Silberhutte.

Marigny atterrit sur le plateau de Borée, où Silberhutte a été laissé en arrière après ses affrontements avec Ithaqua. Le roman raconte la rencontre et l’alliance entre ces deux personnages, qui n’étaient jusqu’alors que des « collègues éloignés » dans la grande guerre contre les Grands Anciens. Tandis qu’ils tentent d’organiser la survie sur ce monde inhospitalier, l’horloge des songes, instrument clé de leurs espoirs de retour, est dérobée par la tribu du Loup, peuple guerrier autochtone qui la considère comme un objet de pouvoir.

La quête pour retrouver l’horloge entraîne Marigny et Silberhutte dans une exploration toujours plus approfondie de Borée et de ses satellites. Ils découvrent des cités troglodytes, des couloirs souterrains, des forêts pétrifiées, et surtout l’existence d’une autre lune, Dromos, où Ithaqua et ses prêtres de glace ont transféré l’artefact temporel. Parallèlement, Armandra, fille d’Ithaqua et compagne de Silberhutte, ressent à distance les évolutions de la situation et craint d’être abandonnée lorsque l’horloge sera retrouvée. Le roman alterne ainsi entre les déplacements physiques des protagonistes et les tensions affectives qui traversent leurs relations.

La progression de l’intrigue conduit à une série de confrontations majeures avec les prêtres d’Ithaqua, les créatures qui peuplent les lunes de Borée et les forces élémentaires elles-mêmes. L’horloge, devenue enjeu central du conflit, est à la fois l’objet de convoitise d’Ithaqua, qui souhaite contrôler les flux temporels et spatiaux, et l’unique espoir de retour pour Marigny et ses alliés. Le dénouement voit les protagonistes reprendre la maîtrise partielle de l’artefact et envisager une nouvelle étape de leur quête, cette fois tournée vers Elysia, demeure des Dieux Très Anciens, préparant ainsi le dernier volume du cycle.

Analyse

Les lunes de Borée représente l’un des points culminants de la veine science fantasy de La légende de Titus Crow. En transportant durablement l’action sur un monde étranger et ses satellites, Lumley s’éloigne encore davantage de l’horizon lovecraftien initial pour proposer une forme de planetary romance teintée d’horreur cosmique. Borée et ses lunes ne sont pas de simples transpositions exotiques : ils fonctionnent comme des laboratoires narratifs où peuvent se déployer, à une échelle agrandie, les tensions déjà présentes dans les volumes précédents.

Sur le plan de l’imaginaire, le roman articule trois dimensions principales. La première est celle du paysage : plateaux glacés, plaines balayées par des vents meurtriers, cavernes habitées, forêts rares et menaçantes composent un monde dont l’hostilité physique reflète la pression constante d’Ithaqua. La deuxième est celle des sociétés : tribus humaines autochtones, communautés hybrides liées aux Goules ou à d’autres créatures du Mythe, populations souterraines, toutes s’inscrivent dans une géopolitique complexe où la présence d’Ithaqua se mêle à des conflits internes. La troisième est celle du cosmique : la configuration des lunes, leurs trajectoires, leur relation avec Borée et avec les plans de réalité où agissent les Dieux Très Anciens donnent au récit une profondeur supplémentaire.

Du point de vue de la construction du cycle, Les lunes de Borée renforce le rôle d’Henri-Laurent de Marigny comme protagoniste central. Alors que Titus Crow est de plus en plus absorbé par son statut d’agent des Dieux Très Anciens et par ses responsabilités à Elysia, Marigny demeure l’axe humain du récit. Ses hésitations, ses peurs et ses attachements, notamment envers Moreen et envers ses compagnons de lutte, offrent un contrepoint sensible aux grandes manœuvres cosmiques. Le personnage de Hank Silberhutte, marqué par ses expériences antérieures avec Ithaqua, apporte quant à lui une dimension plus sombre et plus guerrière, tandis qu’Armandra incarne la tension entre filiation monstrueuse et désir d’émancipation.

Les lunes de Borée approfondit également le thème, central dans La légende de Titus Crow, de la frontière entre asservissement et liberté. L’horloge des songes, en tant qu’outil de déplacement, symbolise la possibilité d’échapper aux contraintes spatiales et temporelles, mais elle attire aussi convoitises et tentatives d’appropriation. La lutte autour de cet artefact reflète celle, plus large, qui oppose Grands Anciens et Dieux Très Anciens : contrôle des trajets, des cycles, des alignements planétaires. En faisant de Borée un carrefour de ces tensions, Lumley donne à ce monde une importance stratégique qui dépasse le cadre d’une simple étape exotique.

Enfin, Les lunes de Borée prépare directement la conclusion du cycle dans Elysia. En montrant comment un monde relativement périphérique dans le vaste univers du Mythe peut devenir le théâtre d’affrontements décisifs, le roman contribue à décentrer le regard du lecteur, habitué à voir la Terre comme l’épicentre naturel de l’horreur cosmique. Il confirme la logique d’expansion déjà à l’œuvre depuis La transition de Titus Crow et L’horloge des songes : de la Terre aux Contrées du rêve, des régions arctiques aux mondes lointains, puis à Elysia, La légende de Titus Crow déploie une trajectoire ascendante qui fait des lunes de Borée l’un des maillons essentiels de sa grande chaîne narrative.